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La rédaction

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P.U.F, 1997, 215 pages.

Agrégée de sciences sociales, docteur en sociologie, maître de conférences en science politique à l'université Paris-Nord, Hélène Thomas apporte dans cet ouvrage très documenté un éclairage tout à fait intéressant pour relire l'histoire de l'exclusion sociale, « cette méta-catégorie classificatoire, base d'études statistiques et support de politiques sociales, qui recouvre tant les états d'exclusion confirmée que les processus de précarisation ».

On ressaisit là l'évolution des concepts, des statuts, des analyses, des problématiques et des politiques auxquels elle a donné lieu (1ère partie : la fabrication des exclus)

Cette approche s'est nourrie d'une investigation fouillée (la bibliographie et les notes en bas de page sont abondantes), notamment à partir des documents publics et des textes législatifs ou réglementaires consacrés ces dernières dizaines d'années à la lutte contre la pauvreté.

On y retrouve bien sûr les études et les rapports auxquels le Mouvement ATD Quart Monde a directement ou indirectement contribué.

L'auteur fait apparaître la permanence ou, au contraire, le caractère novateur de certaines représentations qui ont prévalu tant dans l'opinion que chez les responsables politiques.

Elle parvient à distinguer plusieurs périodes aux caractéristiques propres dans la prise en compte différenciée de ces questions.

Une seconde partie, de même facture, reprend cette même évolution, mais en la concentrant sur la population des vagabonds, figures emblématiques de l'exclusion. On y mesure les transformations opérées entre délinquance et citoyenneté.

Il s'agit là d'un bon outil de connaissance offert aux chercheurs, aux étudiants, aux militants associatifs, aux acteurs sociaux et à tous ceux qui veulent comprendre le combat entrepris et à poursuivre pour « la réinsertion sociale des exclus et leur pleine intégration politique dans la collectivité nationale » (Daniel Fayard).

La banalisation de l'injustice sociale

Editions du Seuil, 1998, 200 pages.

Psychiatre, psychanalyste, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, directeur du Laboratoire de psychologie du travail, Christophe Dejours livre ici une réflexion originale et stimulante, tirée des enseignements de la psychopathologie du travail.

Le développement de la compétitivité fait des victimes. C'est une véritable « machine de guerre » qui fonctionne très bien. Le comble est que nous consentons à la faire fonctionner même lorsque nous y répugnons. Pourquoi consentons-nous à subir la souffrance qu'elle engendre et à la faire subir à d'autres ?

Christophe Dejours analyse les processus qui favorisent la résignation, la tolérance au mal, à l'injustice, à l'intolérable. Il illustre et dénonce la passivité collective, l'absence d'alternative mobilisatrice.

S'appuyant sur les concepts de distorsion communicationnelle (Jürgen Habermas) et de banalité du mal (Hannah Arendt), il démontre comment la peur, la crainte de l'incompétence et de la non-reconnaissance, la soumission aux menaces, une représentation dévoyée de la virilité et du courage, le repliement sur des stratégies défensives individuelles concourent à l'acceptation du « sale boulot » qu'on exécute non seulement sans état d'âme mais en acquiesçant à la rationalisation qui le justifie.

Plongés dans un univers de mensonge et de manipulation, les agents d'exécution des basses œuvres - de braves gens embarqués dans une entreprise de dégraissage des inaptes - (la comparaison avec ceux qui ont fait fonctionner le système nazi est saisissante) pourront toujours dire qu'ils ne savaient pas. Pour se préserver un minimum de sérénité, ils ont intérêt à ne pas chercher à savoir puisqu'ils n'ont aucune raison de croire que les conditions qui leur sont faites pourraient être changées. Ainsi des masses entières n'osent rien entreprendre contre un mal qui les asservit.

« Requalifier la souffrance » serait la porte de sortie de cet enfer. « Si nous étions capables de penser la souffrance et la peur, ainsi que leurs effets pervers, au lieu de les méconnaître, nous ne pourrions peut-être plus consentir à faire le mal malgré notre répugnance à le faire ».

Donner davantage droit de cité au discours sur le rapport subjectif au travail qu'il nous est demandé d'accomplir ouvrirait une voie pour dé-banaliser le mal dont on est rendu complice à travers notre activité. (Daniel Fayard).

Changer de regard sur le quart monde

Hachette, 1998, 221 pages.

Recteur à Lille, professeur d’IUFM de Nancy-Metz, chargé d’une mission de rénovation par le ministère de l’Éducation nationale, l’auteur cerne d’abord les problèmes à partir de divers documents du rapport Wresinski du Conseil Économique et Social (1987), du colloque d’Arras (1992), de divers documents, de données du CREDOC et de témoignages.

Il propose plusieurs définitions de la grande pauvreté en commençant par noter qu’elle échappe par sa nature hors norme à toute homologation, par la complexité de ses composants : manque de ressources, de formation, de logement, de santé et l’insécurité.

Puis il traite plus longuement du « malentendu » entre enseignants et parents démunis. Les premiers se cantonnent souvent à la transmission des savoirs, sans se mêler des conditions familiales des enfants, ou en considérant celles-ci comme des handicaps hors de leur compétence, et reprochent parfois aux parents de ne pas s’intéresser au travail scolaire. Ces derniers comptent beaucoup sur l’école pour promouvoir l’avenir de leurs enfants et n’osent pas leur montrer la faiblesse de leurs niveaux d'instruction ni leurs difficultés financières de peur que leurs enfants ne soient placés : les enfants eux-mêmes se taisent ou s'absentent de crainte de se faire moquer par les autres élèves.

Or les familles qui avaient appris à prendre la parole, dans les Universités populaires d’ATD Quart Monde, savaient exprimer leurs soucis : manque de place à la maison, de calme, de soutien, de prévision budgétaire, ségrégation des enfants relégués dans les sections d'éducation spécialisée, en vertu soi-disant « d’un choix librement consenti dans l’intérêt de l’enfant. » Elles savent suggérer des solutions pertinentes, comme cette mère : « Nos enfants sont comme les autres enfants. Ils veulent rire, jouer, apprendre. Ils veulent aimer et être aimés. Ils ont besoin d’être aidés, mais ils doivent apprendre au milieu des autres enfants. Tous les élèves, quels que soient leurs niveaux, ont quelque chose à apporter, particulièrement nos enfants. Ils ont un grand cœur et ils peuvent partager leur joie de vivre, leur débrouillardise. »

Ainsi l’auteur développe longuement des méthodes de partenariat pour que l’école assure la réussite de tous les enfants. Au plan national, le partenariat a été fixé dans ses principes et ses stratégies par le rapport Joutard (1992), complété par un état des collèges et lycées en 1995/96, puis par une mobilisation autour du 17 octobre, Journée du refus de la misère. Au plan des académies, il se manifeste par des colloques (Arras en 1992 avec ATD Quart Monde) et stages de formation d’enseignants. Localement, il se traduit par de multiples initiatives : réunions, débats entre parents, approches individuelles d’enseignants auprès des parents, clubs de théâtre, lecture et rédaction de contes sur la misère par toute une classe, expositions.

L’auteur illustre la possibilité de partenariats fécondés par sa propre démarche ; il sait s’ouvrir aux apports et espoirs des plus pauvres. Il s’appuie sur leurs témoignages, les citant abondamment. Une étude très riche et claire, où les voix des démunis convainquent plus que les chiffres pourtant significatifs. (Clémence Boyer).

100 millions d’esclaves aujourd’hui

Casterman, 1997,48 pages.

Cet ouvrage, sous un format réduit, et un nombre limité de pages, apporte l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur l’esclavage.

Dans une première partie historique « Esclaves d’hier », il montre que depuis l’Antiquité, l’esclavage a existé partout dans le monde. A partir de 1502 commence la traite des Noirs organisée par les Espagnols pour remplacer les Indiens qu’ils avaient massacrés. Les Français, les Anglais, les Portugais, les Danois et les Hollandais y participeront. Ce commerce durera quatre siècles avant d’être officiellement aboli.

Et pourtant, sous des formes plus modernes et plus sournoises, l’esclavage continue. C’est ce que vient nous rappeler la deuxième partie : « Esclaves d’aujourd’hui » par la présentation de faits touchant tous les continents, travail forcé, prostitution (on estime qu’en vingt ans, trente millions de femmes et d’enfants ont été vendus pour être prostitués.)

Pour terminer, le livre donne une bibliographie et une liste d’associations de lutte contre ce fléau. (Jean-Jacques Boureau).

Chroniques pour un quartier

AIDDA éditions, 1997, 189 pages.

Au cours de nombreux chapitres très brefs, l’auteur, à la fois poète et éditeur dans le sud de la France, rend compte d’une expérience menée avec des enfants du quartier de « La Goutte d’Or » pour un travail d’écriture, pendant une année scolaire (1993 - 1994). Il apporte donc un témoignage sur l’atmosphère qui règne dans ce quartier.

Le développement industriel du XIXème siècle a poussé les pauvres à fuir le centre de Paris pour s’installer dans cette zone où l'on cultivait la vigne, autrefois. Elle constitue comme une étape sur le chemin de la pauvreté telle qu’elle fut décrite par Zola.

Aujourd’hui, plus de 50 nationalités s’y côtoient et donnent à ce quartier une connotation spécifique. Malgré les conditions de vie extrêmement précaires, un fort taux de chômage, des risques quotidiens d’expulsion, ces différentes populations aux costumes colorés, s’efforcent de conserver leurs coutumes, font preuve d’une grande hospitalité et luttent pour acquérir une dignité nouvelle.

Les commerces et les restaurants aux noms exotiques proposent des produits africains.

Les enfants appartenant à une double culture, se rattachent surtout par la religion à leur pays d’origine. Mais ils se rendent compte que l’école peut leur donner de meilleures chances de bien s’insérer dans la société, par la suite. Très sensibles à la poésie, à l’art, à la musique, ils participent à des manifestations culturelles qui leur permettent de partager leurs savoirs. La Goutte d’Or apparaît maintenant comme un carrefour de civilisations très diverses, riche de germes de vie spirituelle qui se révéleront sans doute au siècle prochain.

Cet ouvrage, facile à lire, est très optimiste sur le dynamisme de ses habitants et donne envie de les connaître davantage. (Françoise Louis-Lucas).

Ce livre publie une série d’entretiens réalisés entre l’été 1993 et le printemps 1997, par Hélène Amblard, écrivain et journaliste. Prévues sur le thème du logement, ces rencontres sont devenues de libres dialogues.

Trois personnalités, trois parcours et la rencontre de trois engagements pour un même combat, au service de tous, celui de la fraternité des hommes.

Geneviève de Gaulle-Anthonioz, présidente d’ATD Quart Monde, Louis Besson, président du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées, le généticien Albert Jacquard ont mis tous trois leurs actes en conformité avec eux-mêmes, d’où leur engagement parmi les autres, avec les autres.

Au nom de Geneviève de Gaulle, se rattache une partie de l’histoire du pays (son engagement dans la Résistance, sa rencontre avec le père Joseph Wresinski en même temps qu’un combat toujours actuel pour rendre la parole aux plus démunis.

Celui de Louis Besson reste lié à la première de nos lois énonçant la reconnaissance du droit au logement, alors qu’il était ministre délégué au Logement. Actuellement, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Équipement, des Transports et du Logement, il conclut : « La prochaine loi d’orientation pour la cohésion et contre l’exclusion sociale nous dira si nous avons été entendus. »

Au nom d’Albert Jacquard, répond l’image d’un scientifique humaniste ; compagnon de ceux qui luttent pour la dignité de leur vie, il n’hésite pas à user de la notoriété que lui confère une société de spectacle pour dénoncer l’injustice.

Si divers que soient leur parcours, ils restent engagés dans un combat commun, illustrant à leur manière, l’actualisation d’une action plurielle pour la défense d’un droit républicain et laïc. (Janine Dantan ).

Annexes

Hélène Thomas - LA PRODUCTION DES EXCLUS

Politiques sociales et processus de désocialisation socio-politique

Pour citer cet article :

La rédaction. «Livres». Revue Quart Monde, N°167 - L'enfant civilisateurAnnée 1998Revue Quart Monde
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