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Éd. Science et service Quart Monde, 1986 - 232 p.

Françoise était professeur d’éducation physique dans la banlieue lilloise. En 1971, elle devient volontaire à ATD Quart Monde. Elle avait décidé, avec une amie, de mettre deux ans de sa vie au service d’une cause juste. Elle travaille depuis 15 ans à ATD et anime, depuis 1973 (avec Claude Ferrand, son mari, originaire de Manziat) le Mouvement.

Ce sont ces quinze années passées avec les jeunes du Quart Monde que Françoise raconte, avec vivacité et humour : « les jeunes de la misère ne sont pas des jeunes tristes. Ils n’appellent pas la pitié » dit-elle. En 230 pages, défilent des noms et des situations. Françoise Ferrand veut donner à voir autrement Xavier, Babette, Daniel, Mohamed, Christine, Thierry ou Chantal... Elle les montre, eux et leurs copains, tantôt « calant les murs », tantôt « trimant à de petits boulots » pour apporter un peu d’argent à la maison.

Sous sa plume vive et alerte, au-delà des faits, des garçons et des filles apparaissent... et derrière eux, tout un milieu de vie. Beaucoup de ces jeunes, sans formation, sans travail, fils et filles de parents habitués à de petits métiers quand ils en ont un tournent souvent en rond... et parfois tournent mal, comme on dit. Le livre de Françoise Ferrand montre comment ATD a permis à de nombreux jeunes du Quart Monde « de ne plus tourner en rond. »

Dans la préface de cet ouvrage, le père Joseph Wresinski écrit : « Ce témoignage nous plonge d’emblée, non pas dans le monde des désespérés, mais dans le monde de l’espoir, malgré la misère qui l’accable. Non pas dans le monde de la honte, mais dans celui du courage et de la fierté d’être jeune à la conquête de responsabilité...». Et le fondateur du mouvement international ATD Quart Monde précise : « Le livre est la vie des jeunes rejetés, qui aspirent à la culture, à l’art, à la musique. Il est élan de tous ces corps de jeunes qui, à travers les rues, les places et sur les routes, clament la volonté d’être sains... » (La Voix de l’Ain, 30 janvier 1987)

Éd. Science et service Quart Monde, 1986, 232 p.

Une enfant de dix ans, en 1941, seule une nuit de Noël dans une capitale occupée. Toute sa famille est dispersée, un à la guerre, l’autre emprisonnée, un dernier réfugié. C’est alors que pendant une seconde, peut-être moins, un fantasme compensateur lui donne une joie intense : elle voit la lune. Elle se dit que ceux dont elle est séparée la regardent sans doute au même moment. Ils ont quelque chose en commun, ils sont une famille de la lune. C’est par ce souvenir personnel que s’ouvre le livre de Francine de la Gorce « Famille, terre de liberté. » Sans doute est-ce une étude psychologique et sociologique sur les familles du sous-prolétariat, de ce que les militants d’Aide à toute détresse appellent le Quart Monde : les plus abandonnés des pauvres qui constituent en fait une population, sans doute renouvelée à chaque génération (puisque certains « s’en sortent » et que d’autres les rejoignent), mais néanmoins une population relativement stable, car ce sont des pauvres, fils et petits-fils de pauvres, anxieux de voir leurs enfants menacés de la même vie qu’eux-mêmes.

Pourtant, c’est auprès de ces familles, vivant parmi elles, comme les militants son mouvement, que l’auteur, à la fois, va chercher le sens de la famille et nous fait prendre conscience d’une réalité d’autant plus menacée dans les couches plus normales de la population qu’on lui rend de bouche plus d’hommages apparents (comme si l’emploi répété du mot servait à faire oublier la crise de ce qu’il représente).

Dans ces populations marginales, la famille est menacée du dehors : les services sociaux la dispersent, le poids de l’opinion, non sans quelque succès, fait de son mieux pour la décourager. De fait, lentement sa fécondité se rapproche de celle de la population générale. Il n’en demeure pas moins que cette catégorie sociale représente le plus gros des familles nombreuses actuelles et que, si déplorable que soit sa vie quotidienne, elle reste attachée à la vie et aux valeurs familiales, investit son espoir dans ses enfants et ne rêve d’avenir que pour eux. On comprend que Francine de la Gorce ait commencé ce livre par un souvenir d’enfance. Lorsque la catastrophe s’est abattue sur l’Europe entière, elle a redonné vie aux valeurs familiales, au refuge familial. Une augmentation de la natalité s’est produite. Ceux qui ne croyaient plus au présent ont cru en l’avenir. Le prestige de la famille, le goût de l’enfant a disparu avec le retour de la prospérité. Il persiste dans la misère et l’auteur n’a pas tort de penser que le même processus joue dans le Tiers Monde. Or, les bons conseilleurs, dans les deux cas, condamnant cette réaction biologique comme irresponsable, n’en comprennent pas l’importance et la valeur et leur refusant le droit à l’imprévoyance achèveraient, s’ils réussissaient, de les destructurer. (Henri Pequignot - Le Concours Médical, 1er novembre 1986)

Librairie Académique Perrin, 1986 - 284 p.

« L’indigence, pour les hommes de la Révolution, est une insulte à l’idéal sacré d’égalité ». En 1790, l’Assemblée Constituante institue un Comité dit de « mendicité » (nom significatif...) présidé par le duc de La Rochefoucauld-Liancourt. Ce comité déclare : « L’assistance ne sera plus une forme de charité, mais un droit humain fondamental, une dette que la nation a contractée envers ses citoyens. »

Au-delà du débat entre « privé » et « public », c’est une nouvelle conception de l’assistance qui est mise en œuvre - au moins au niveau des législations - avec une part importante de responsabilité de l’Etat.

Le Comité demande aux départements des enquêtes détaillées et systématiques sur la nature et l’étendue des « poches » de misère. Cinquante et un départements fournissent des rapports complets. Sur cette base, le travail du Comité aboutit à une œuvre législative gigantesque.

Mais le livre d’Alan Forrest s’intéresse moins aux lois qu’à leurs réalisations et leur impact sur les pauvres. Il les aborde conformément à une classification des pauvres introduite par le rapport au Comité de mendicité, selon les remèdes à apporter.

- Les pauvres à cause de circonstances individuelles : maladie, infirmité, vieillesse, enfants trouvés, etc. Le Comité veut améliorer le fonctionnement de l’hôpital, maison du pauvre et véritable « mouroir ». Ce sera l’échec car la compétence du personnel ne sera pas améliorée et, à partir de 1792, les fonds publics déjà insuffisants iront en priorité aux hôpitaux militaires. En revanche, une assistance à domicile sera établie par le biais de cette importante mesure qu’est la Grande Loi de Bienfaisance générale de 1794. Cependant, réservée aux pauvres « méritants » qui peuvent, en outre, fournir les preuves de leur « vertu révolutionnaire », cette loi aura peu d’effets : les fonds ne seront pas dégagés.

- Les pauvres accidentels : pour eux, le Comité va créer les Ateliers publics, où vont affluer une main d’œuvre féminine employée essentiellement dans les filatures des villes et une main d’œuvre masculine orientée vers les grands chantiers de terrassement.

- Restent les pauvres jugés coupables, les vagabonds « professionnels ». Ils sont objet d’aversion pour le Comité Révolutionnaire qui, sur ce point, ne se démarque guère de l’Ancien Régime. Les « dépôts de mendicité », créés en 1767, sont maintenus. Cependant leurs ressources sont réduites bien qu’ils soient obligés d’accueillir de nouveaux mendiants non seulement à cause de l’augmentation du niveau de la misère, mais aussi à cause de l’épuisement de toutes les autres formes d’assistance. Ils participent à une répression qui ira jusqu’à la déportation des mendiants récidivistes.

« Toute expérience humaine s’exprime dans cette période de turbulence » écrit Alan Forrest, expliquant son intérêt pour la Révolution française. Il ajoute: « l’application des lois promulguées fut décevante. Les pauvres muets et pas assez musclés pour se faire entendre au milieu des autres catégories de citoyens furent relégués. »

A l’approche du bicentenaire de 1789, qu’en est-il aujourd’hui ? (Michèle Grenot)

Paris. Desclée de Brouwer, 1985 (collection Bibliothèque du Christianisme, n° 7) - 152 p.

« Depuis ses origines, l’Église porte en elle les pauvres et la pauvreté comme des questions permanentes qui l’interpellent sans cesse. »

Ce livre passionnant retrace à la fois l’histoire de l’Eglise auprès des pauvres, et sa spiritualité basée essentiellement sur le « Heureux, vous les pauvres » de l’Évangile.

Dès la formation de leur première communauté, les chrétiens ont « inventé » les moyens de leur charité : partage des biens, secours des indigents, service des tables etc. (Actes : 6, 1) ; mais l’important est surtout l’attitude fraternelle de ceux qui sont devenus « frères » par le baptême dans le Christ.

Paul Christophe part des textes des Evangiles et des Actes des Apôtres pour retracer cette « fraternité » des pauvres recommandée par la Didachè. Déjà des consignes sur l’hospitalité et l’aumône circulent... Un esprit nouveau, un soin particulier pour les pauvres et un appel à la pauvreté volontaire se manifestent ainsi qu’une véhémente interpellation des riches qui « privent le pauvre de sa dignité » (Jacques 2, 1-9 et 5, 1-6).

Un chrétien peut-il avoir des biens ? Les Pères de l’Eglise réfléchissent sur la pauvreté volontaire (la vivant souvent eux-mêmes) ; ils élaborent une doctrine et leurs écrits ont encore aujourd’hui dans l’Église une place et une autorité incontestables.

Le « service » des pauvres devient la mission de l’Eglise et « l’Assistance » s’organise (exemple de l’évêque de Césarée, Basile, qui fonde l’établissement auquel le Vème  siècle attachera son nom : la Basiliade, Hospice-Hôtellerie, puis véritable Cité des pauvres...)

A partir de la moitié du XIème siècle, beaucoup d’hommes ne réussissent plus à s’insérer dans la communauté rurale de l’époque. Période des Croisades (qui entraînent beaucoup de pauvres) et des grandes calamités naturelles, elle connaît aussi une intense vie monastique.

Les moines vivent une pauvreté « laborieuse » et accueillent les pauvres par milliers ; les Ordres mendiants (François d’Assise, Dominique...) naissent. Mais le tournant du XIIIème siècle s’amorce : c’est la « relève » par les laïcs qui collaborent avec les évêques et les religieux, pour prendre en main l’organisation des hôpitaux, des secours de toutes sortes et des fondations les plus diverses.

Au XVème siècle, les pauvres sont si nombreux que le mendiant est assimilé à un malfaiteur... On tolère encore le pauvre, mais on déteste le vagabond « sans feu, ni lieu, ni aveu »... Dans beaucoup de pays, pour des raisons souvent financières, hôpitaux et œuvres d’assistance passent sous le contrôle des villes. Celles-ci, à l’exemple de Sienne et de Milan, s’orientent vers « l’enfermement » des pauvres.

Ce livre va plus loin que d’autres récits sur le même sujet. Il met constamment les textes des Pères de l’Église, des Conciles, en parallèle avec les actes concrets de cette même Église.

Il nous permet de mieux saisir la place des « oubliés de l’humanité » dans la construction et la vie de l’Église.

Comment ne pas perdre, comment retrouver cette mémoire de l’Église ? Qui nous aidera à rechercher l’influence que les pauvres ont eue sur la vie des saints, des fondateurs (trices) d’ordres religieux ? Ce serait restituer à l’Eglise les pierres apportées à sa construction par tous ces pauvres, et rendre à ceux-ci la fierté d’y avoir œuvré.

Le père Paul Christophe a su faire transparaître sa passion pour l’Eglise des pauvres, tout en restant très effacé. On attend le tome Il avec impatience ! (Catoune Berthelin)

Marseille, Éditions Rivage, 1985 - 280 p.

Un colloque a réuni une dizaine de chercheurs sur l’histoire des pratiques de la lecture. Cet ouvrage prend l’aspect d’une mosaïque sur ce thème, chacun des auteurs faisant le tour d’une question, sans qu’une synthèse complète soit établie.

Les articles à consonance historique, comme celui de Jean Hebrard ou de Jamerey Duval nous apprennent que des formes de lectures populaires sont très anciennes et que la lecture « intimiste » actuelle n’a pas toujours dominé. Dans les veillées au coin du feu où on lisait la « Bibliothèque bleue », l’équivalent de nos séries Harlequin, comme dans les cercles d’écrivains célèbres, la lecture a été pendant des siècles un acte public.

Elle a souvent été considérée sans lien avec l’exercice d’écrire et apprise à un âge différent. Bien des personnes lisaient sans être passées à récole ; par exemple, ces domestiques d’origine rurale, venus servir dans les grandes maisons nobles ou bourgeoises dont les maîtres déplorent qu’ils passent leur temps à lire. A partir du XIXème siècle seulement, s’est vraiment généralisée (et très lentement) l’idée qu’apprendre à lire relève du milieu scolaire.

Mais depuis des siècles, les livres qui circulent dans un milieu donnent à l’historien les reflets de ses normes et de sa culture. Pour les plus pauvres, exclus de la lecture, ce témoignage précieux fait défaut. (Bruno Couder)

Paris, Le Sycomore, 1981 - 422 p.

Un paysan qui, d’abord analphabète, a réussi à se hisser hors de ce monde rude et éprouvé par la faim, compose ces mémoires à l’âge de 40 ans, entre 1733 et 1747. Il écrit avant tout pour avoir droit aux égards des courtisans qui lui rappellent sans cesse que sa place est près de la « glèbe » d’où il vient.

Témoignant du chemin d’errance qui est le lot de nombreux paysans au XVIIIème siècle, il porte un regard lucide sur les mécanismes de pauvreté de cette époque. A ses yeux, cet état n’était pas une fatalité et seul, « le livre mettait fin à l’oppression du paysan ». (Bernadette Chambord).

Etude documentaire sur quelques aspects de l’illettrisme.

Paris, M.I.R.E. (Mission Recherche Expérimentation), série « Le point sur » ; La Documentation française, 1985 - 69 p.

Entre 1975 et 1981, des enquêtes menées, en particulier par ATD Quart Monde, révèlent une réalité inacceptable : l’illettrisme. Les auteurs s’interrogent : qu’est-ce qu’un illettré et combien y en a-t-il aujourd’hui ?

Cette étude montre qu’entre le déchiffrement laborieux et l’usage efficient de la lecture, l’écart est immense et que les définitions varient suivant les différents courants pédagogiques.

Quelles actions mener pour lutter contre l’illettrisme ? Pour l’A.F.L. (Association française pour la Lecture) et l’I.N.R.P. (Institut national de Recherche pédagogique), les analphabètes actuels ne sont pas des « bavures » de notre système éducatif. Leur situation révèle qu’il faut inventer, pour le grand public, des conditions sociales favorables à l’apprentissage de la lecture, analogues aux conditions familiales qui traditionnellement produisent de « vrais lecteurs » dans les milieux intellectuels. Cela suppose une « pédagogie de la réciprocité », comme celle mise en œuvre en Tiers Monde par Paolo Freire.

Les publics concernés par les actions d’alphabétisation et les organismes impliqués sont mieux connus que les méthodes concrètes réellement utilisées dans l’apprentissage et le perfectionnement de la lecture. L’empirisme est inévitable et même souhaitable. Mais comment est-il géré ? Conduit-il à des résultats intéressants ? Une enquête s’impose au sujet de ces méthodes !

Plus urgent encore : l’illettrisme oblige à s’interroger :

- quel savoir minimum la société peut-elle raisonnablement exiger ?

- quelle place y tiennent la lecture, l’écriture et les autres formes de communication ?

- comment faire de chacun un destinataire d’écrit ?

Autant de questions qui nous sont posées.

Ce document situe l’effort du Quart Monde pour se faire connaître et oblige les Pouvoirs publics ou les individus à réagir contre l’exclusion. Il prône une politique préventive, plutôt que réparatrice. On peut à l’occasion s’étonner que les municipalités soient rarement partie prenante dans les actions de soutien scolaire, encore laissées au soin de diverses associations locales. (Claire Fondet)

Paris, Direction du Livre et de la Lecture, 1986 - 80 p.

Le Groupe Permanent de Lutte contre l’Illettrisme (G.P.L.I.) a réuni divers articles qui montrent comment le combat des plus pauvres pour le savoir préoccupe et concerne les professionnels de la lecture - ici les bibliothécaires.

Plusieurs expériences sont relatées : l’accueil d’un groupe de femmes illettrées pour un stage d’accès à la lecture ; les tentatives de plusieurs bibliothèques pour transformer les classifications, en rapport avec les centres d’intérêt des lecteurs.

L’un des articles, intitulé « La Bibliothèque municipale de Créteil et ATD Quart Monde » présente l’expérience de Biblimesly.

Après 12 ans de présence sur le terrain, ATD a sollicité de la mairie la reprise de son activité autour du livre, par le biais d’une association où le Quart Monde reste représenté, veillant à ce que priorité soit donnée aux enfants défavorisés.

« Pour réaliser un tel projet, dit une animatrice, nous avons dû écouter ces enfants et adapter nos méthodes d’accueil et de travail en fonction de leurs demandes. Nos objectifs ont pris peu à peu une autre dimension : il ne s’agit plus seulement d’accueillir ce public, mais de participer aussi à son insertion culturelle et sociale, ainsi qu’à la reconnaissance de son identité... Aujourd’hui, les bibliothèques ne peuvent se contenter d’accueillir le public habituel des lecteurs. Il faut que nous tous, bibliothécaires, tournions nos efforts vers les non-lecteurs.

Notre objectif reste celui-ci : une bibliothèque ouverte à tous, et surtout pour tous. (Claire Fondet).

Ouest-France, 1986 - 173 p.

Ce livre a d’abord un intérêt économique. Il met à jour l’existence et les rouages d’un vaste marché « noir » souterrain qui touche presque toutes les branches d’activités légères et de technologie peu avancée : confection, restauration, bâtiment, plomberie, etc. Malgré son caractère illégal, ce vaste marché est toléré sinon encouragé par les Pouvoirs publics. Il joue, en effet, un rôle de régulateur des prix, pallie des carences actuelles du secteur artisanal, permet de maintenir les salaires anormalement bas pour la main-d’œuvre non qualifiée, masculine ou féminine.

Il éclaire aussi les problèmes que pose l’existence des nouveaux pauvres. Car le travailleur « au noir » n’est pas seulement le salarié déclaré qui cherche à améliorer son niveau de vie, c’est aussi le « clandestin », français ou immigré, qui ne peut recourir à aucune des garanties reconnues par le droit du travail et ne bénéficie même pas de l’inscription à la Sécurité sociale.

Il existe donc près de nous une énorme machine qui crée de la surexploitation et produit de la misère. Or, nous résistons le plus à en prendre conscience et à la dénoncer, car nous sommes presque tous amenés un jour ou l’autre à en bénéficier.

Ce n’est pas là le moindre scandale. (Jean-Pierre Blum).

(titre original : The Color purple, Washington, Square Press), adapté de l’américain par Mimi Perrin. Paris, Editions R. Laffont, 1984 - 261 p.

Ce roman se situe au début du XXème siècle, dans une famille noire d’une petite ville des États-Unis. Il se présente sous forme de lettres, écrites par Célie qui est « laide, gauche et ignorante » - c’est du moins ce que ne cesse de lui répéter son père. C’est pourquoi il la traite en esclave, contrairement à sa sœur Netty qui a pu aller à l’école et qui va d’ailleurs partager en cachette son savoir avec Célie. Son père la « vend » à un veuf, père de trois enfants, qui la méprise à son tour et qu’elle ne mentionne curieusement que sous le nom de M...

Une seule lumière dans sa vie de rejetée : la tendresse de Netty, partie avec un couple de missionnaires noirs dans un village de brousse en Afrique. Pendant 27 ans, de 1909 à 1936, Célie écrit sa vie quotidienne, sans que ses lettres arrivent à destination ni qu’elle puisse lire celles de sa sœur, interceptées par son mari ! Elle écrit aussi presque quotidiennement à Dieu, seul interlocuteur qui ne la déçoive pas. Célie la douce, l’humiliée, apprend peu à peu, aidée aussi par une amie, à vaincre sa peur et à conquérir liberté et dignité. Grâce à cette amitié, Célie prend de l’assurance au point de pouvoir aider les autres.

Ce roman témoigne également du rejet des Noirs américains par les Blancs et de ces mêmes Noirs partis évangéliser leurs frères de race en Afrique, et que des siècles de civilisations différentes séparent. A sa lecture, on est emporté par un grand souffle de fraîcheur d’esprit, d’enfance..., un espoir fou et beaucoup d’amour de la vie.

Un film du même nom que le roman a été réalisé par Steven Spielberg en 1985. Il met particulièrement en valeur les rapports d’entraide et de tendresse tissés entre les personnages. (F. de Lastic).

Paris, Desclée de Brouwer, 1985, 192 p.

Au cours de son expérience de prêtre ouvrier, Philippe Maillard avait pressenti une attente informulée de l’Evangile dans ce milieu. C’est ainsi qu’à 58 ans, après 35 ans de vie dominicaine, alors qu’il animait le Centre culturel de la Sainte-Baume, il a souhaité finir sa vie au milieu des pauvres.

Il s’installe à Lille dans un quartier de misère. Il découvre un « Dieu qui s’identifie avec le désert de l’âme et de la vie », et il expérimente l’impuissance radicale face à la misère.

Quelques témoignages introduisent à la détresse de ces familles. Lorsqu’il lui est demandé de les quitter pour assurer l’aumônerie d’une prison, il se laisse convaincre : « De toutes façons, vous y retrouverez les vôtres. »

Face à la détresse des prisonniers, il affirme que « celui qui n’a pas éprouvé dans la nuit de l’agonie, la terrible tentation de la violence, ne sait rien de Jésus, ni de la vie. » Pour lui, 1’« Évangile, c’est l’antifatalité des hommes qui se mettent debout. »

De ses amis « enfermés », il apprend une chose : se convertir, pour eux, c’est renoncer à la haine. Le pardon est facile de haut en bas, très dur de bas en haut.

Philippe Maillard constate que survient « pour certains, un jour, la rencontre avec le Christ. Etant sans illusion, ils perçoivent l’enjeu de l’Evangile, son exigence de totale conversion. Celui qui bascule dans la Foi avec intensité apprend à pardonner, peut parler comme un homme libre. »

Avec les prisonniers, il a peur, il a honte, il se révolte, il est blessé dans l’âme. Il apprend d’eux que l’Évangile est moins de l’ordre de l’efficacité que de la fécondité.

L’auteur conclut : « La Vie, c’est d’être solidaire, de s’identifier à un peuple, de participer aussi à cette incroyable capacité qu’il a de repartir à nouveau. »

Tout au long du livre, la relation des étapes de la vie de l’auteur, les témoignages de pauvreté, de l’enfermement de la prison, sont ponctués (souvent de manière inattendue) par de nombreuses citations bibliques ou de l’Evangile. Cela crée toujours un éclairage nouveau sur Dieu et sur la vie des pauvres. C’est ainsi que Philippe Maillard dédie son ouvrage à « ses frères en prison » qui lui auront appris « l’Evangile de la colère et de la tendresse ». (Marinette Duchène).

Ottawa, Éd. Lééméal, 1983 - 177 p.

Un quartier populaire de Montréal vit une action de développement communautaire. Andrée Pilon Quiviger y voit un souffle d’espoir tant pour les habitants du quartier que pour la jeunesse québecoise.

L’auteur révèle d’abord la souffrance par des portraits de femmes : « Quand le corps et l’amour de soi échappent si obstinément, on éprouve la honte d’être soi-même ». (...) « Croître à l’envers, c’est développer la méfiance au détriment de l’espoir, cumuler la honte et le doute au détriment de l’autonomie ». (...) « Un jour, j’ai compris qu’il valait mieux confier mon aîné à un foyer normal », à partir de quoi Luce perdit l’aptitude à rencontrer le regard d’autrui.

Qu’est-ce qui peut provoquer une rupture dans le cercle des fatalités où vivent ceux qui ne sont habitués à ne côtoyer que le versant noir de la vie ? La détresse humaine ne s’arrange guère de la bureaucratie. Une petite équipe venant habiter ce quartier délaissé va susciter un climat obligeant ces hommes et ces femmes à reconsidérer la vie.

Ce récit concret fait comprendre des actions et des modes d’approche grâce auxquels jeunes et adultes redécouvrent les forces qui sont en eux, et donnent un sens à leur vie. Les premiers animateurs « savaient mieux que les prophètes, nommer les pierres d’attente et diriger le souffle (communautaire) jusqu’aux retranchements de la misère comme dans les zones les plus fertiles. »

Cette expérience est particulièrement intéressante pour le Quart Monde, car si elle s’appuie sur les forces les plus dynamiques, elle cherche à atteindre les habitants les plus enfermés, en un développement qui profite à tous.

Ce livre illustre l’infiltration de la misère dans la vie des hommes au quotidien. C’est là qu’il faut trouver les chemins pour la dépasser. (Marie-Odile Diot).

Pour citer cet article :

La rédaction. «Livres». Revue Quart Monde, N°123 - Un point d'appui : le Revenu GarantiAnnée 1987Revue Quart Monde
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