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La rédaction

Au Québec, ensemble pour "casser la misère"

Résumé

La précédente livraison de la revue Quart Monde (n°162) présentait les travaux de la Commission des droits de l'homme de l'ONU sur les droits de l'homme et l'extrême pauvreté, qui montraient les enjeux « d'atteindre les plus pauvres ». Hors dossier, nous avions publié un article sur la démarche d'une équipe d’ATD Quart Monde à Bangkok dans ce but. Voici un deuxième article, issu des contributions québécoises à la réflexion de l'Unicef « Atteindre les plus pauvres » mais non publié dans l'ouvrage qui en est issu.

Certes, les plus défavorisés des habitants d'un lieu ont plus de difficultés que d'autres à tirer parti de l'investissement humain que des projets d'action sont supposés mettre à leur portée. On pourrait aussi souligner, à l'inverse, l'incapacité des projets d'atteindre ces personnes. Mais on peut regarder les choses d'un point de vue moins unilatéral et plus pertinent. L'incapacité est partagée comme lorsque deux personnes parlent des langues étrangères l'une à l'autre.

Vouloir coopérer quand même, croire que c'est possible, suppose que, de part et d'autres, on dépasse ses propres limites, on invente des actes nouveaux et qu'on développe des savoir-faire. Se situer dans une telle démarche, c'est affirmer sans aucun délai la dignité de tout être humain, y compris de celui avec lequel nous sommes le moins capables de coopérer.

Vouloir atteindre les plus pauvres est donc bien une démarche politique indispensable à toute société qui proclame qu'en son sein, les humains naissent et demeurent égaux en droits et en dignité.

Cette contribution du Mouvement international ATD Quart monde fait l'objet d'une présentation dans l’ouvrage Atteindre les plus pauvres, Unicef/Éditions Quart Monde, 1996.

L'expérience des familles du Carrefour ATD Quart Monde de Rouyn-Noranda

Rouyn-Noranda est la capitale économique de la région d'Abitibi-Témiscamingue, à huit cents kilomètres au nord-ouest de Montréal, où sont venues s'installer, pendant la grande crise de 1929, de nombreuses familles fuyant la faim et la misère. En 1986, le Mouvement ATD Quart Monde y organise une session de sensibilisation, au cours de laquelle des familles pauvres diront : « C'était la première fois de notre vie qu'on nous disait de ne pas avoir honte de notre pauvreté et que nous devions être fières de notre courage »

En 1989, le pape Jean-Paul Il accepte de recevoir à Rome trois cent cinquante délégués de vingt-quatre pays, représentant des milliers de familles écrasées par la misère.

Le Mouvement ATD Quart Monde propose aux gens de Rouyn-Noranda de nommer des délégués pour ce rassemblement. Tout au long de l'année, ils se retrouvent pour échanger leur vécu, leurs efforts et leurs espoirs en vue de les partager avec les délégués des autres pays et de les faire connaître au pape. Le Carrefour de Rouyn-Noranda est né.

Depuis cette rencontre, le groupe s'est élargi. Dans un article pour le journal de la région, il se présente ainsi : « Le Carrefour ne distribue pas de nourriture, ne paie pas de loyers, ne donne pas de vêtements. Les gens s'entraident, apprennent ou réapprennent la solidarité entre pauvres et associent des personnes convaincues que la misère peut être cassée. A chaque rencontre, chacun apporte un témoignage et dénonce des situations injustes. Nous réfléchissons ensemble, suggérons des solutions et des moyens de les appliquer, avec le souci des absents, des oubliés si difficiles à rejoindre. Nos actions sont modestes. Pour chacun de nous, il faut toute notre énergie pour trouver un local où se réunir, pour payer une gardienne à ceux qui ont des petits enfants et gagner un à un des amis qui vont répercuter ce qu'ils apprennent des pauvres dans leur milieu » Le Carrefour est devenu un lieu d'appartenance, souvent la première association où les plus pauvres sont présents avec leurs idées, leur énergie et leur soif d'être utiles aux autres.

Malgré la pauvreté et la misère, les membres du groupe n'ont jamais cessé de lutter pour défendre leur dignité et préparer l'avenir de leurs enfants. Le Carrefour est devenu peu à peu un lieu où l'on reprend des forces, de l'espoir, pour soi et pour sa famille, où l'on prend conscience du courage qu'il a fallu pour faire face aux très nombreuses difficultés : « C'est difficile de parler de nos souffrances sans avoir l'air de se plaindre ou de vouloir de la pitié mais d'en partager le poids fait qu'il est moins lourd. On essaye de ne pas se laisser abattre et de mettre l'accent sur des choses qu'on peut faire. On retourne chez nous réconfortés, avec plus de courage » Les échanges ont permis aux membres du groupe d'agir ensemble et de prendre des initiatives afin de se débarrasser du désespoir et du sentiment d'inutilité. Ainsi, deux femmes du groupe ont vécu de nombreuses années dans des logements en sous-sol, humides et sans lumière. Lorsque l'une d'elle a été relogée après des mois d'attente sur les listes des HLM, elle a fait de nombreuses démarches afin que son amie soit relogée à son tour. Elle a pris des contacts partout, cherchant les appartements vides, encourageant son amie à téléphoner et celle-ci a pu finalement obtenir un logement neuf dans un bloc HLM, au quatrième étage « pour voir enfin le soleil et la ville d'en haut »

Certaines rencontres deviennent de véritables fêtes familiales, qui contrastent avec l'isolement du quotidien. Ce sont des temps privilégiés où les enfants peuvent être fiers de tout ce que font leurs parents, et où les parents sont heureux de constater la créativité de leurs enfants. L'accueil de visiteurs extérieurs permet à chacun de montrer ses capacités. Faire la fête, permettre à l'un ou l'autre de danser sans crainte du regard des autres lorsque son corps est trop marqué, se sentir bien avec ses enfants, c'est aussi cela « se donner du répit » pour mieux « chasser la misère ». Préparer une fête n'est pas toujours si facile : certains n'ont jamais appris à faire des sandwichs ou des gâteaux. Il faut beaucoup de tact, d'invention et de patience pour que chacun contribue à la réussite de l'événement : « Il faut permettre aux gens d'apprendre et de se dépasser, sans être humiliés »

Au fil du temps, les membres du Carrefour ont osé rencontrer d'autres personnes encore plus pauvres qu'eux. Ils ont pris position face à des comportements jugés inacceptables et cherché des alliances dans des services, des structures sociales et dans les écoles de leurs enfants. Ces actions leur ont permis de découvrir qu'ils pouvaient aussi contribuer avec d'autres à la recherche de solutions plus justes et surtout mieux faire comprendre les conséquences réelles d'une vie de misère.

Lors d'une rencontre, une femme du groupe a réagi à la lecture d'un texte d'ATD Quart Monde : « Moi aussi, j'ai été souvent aidée, dépannée par des organismes d'Église, mais on ne m'a jamais demandé mon avis. Quelle est ma place dans l'Église, dans la société ? » Cette situation, vécue par plusieurs, a débouché sur une rencontre avec l'évêque de Rouyn-Noranda. Pendant toute la rencontre, celui-ci s'est contenté d'écrire tout ce que les familles lui confiaient. Quelques mois plus tard, il a rédigé une lettre pastorale reprenant les mots des membres du Carrefour. Il parla à cette occasion du « haut savoir des pauvres »

Cette Lettre des pauvres aux communautés chrétiennes est devenue, l'année suivante, le message de l'Assemblée des évêques du Québec. Les familles étaient fières car les évêques avaient conservé leur façon de s’exprimer. La Lettre a suscité de nombreux échanges dans et entre des groupes communautaires, dans des paroisses et des organismes de solidarité au Canada, en France, et même en Haïti.

Un responsable diocésain a pris contact avec des membres du Carrefour pour qu'ils participent à une évaluation des activités de distribution de nourriture aux pauvres, principalement au moment des fêtes. Les familles du Carrefour ont pris du temps pour rencontrer des personnes qui bénéficient de ces services et pour gagner leur confiance. Elles ont noté leurs avis. « Les dons ne correspondent pas toujours aux vrais besoins. Tu reçois de la nourriture, alors que ton enfant n'a même pas une paire de bottes, que tu n'as plus de dents ou de lunettes. » « Sur le bon d'épicerie, c'est spécifié "pas de tabac, pas de boisson". Si on regarde bien, le tabac est important pour une personne qui finie, si tu n'en as pas, cela te rend encore plus nerveux et tu peux frapper tes enfants. Pour Noël, on aimerait aussi avoir des choses qui sortent de l'ordinaire, pour que ce soit un jour de fête. » « Dans certains endroits, on te propose de venir avec vingt cinq dollars. On te dit que c'est plus valorisant. Mais, finalement, dans la salle, il y a quelqu'un qui prend ton nom, une autre personne regarde sur la liste à quoi tu as droit : une poche de lait par enfant, tant de farine, etc., et une autre t'accompagne avec un panier. Tu ne choisis rien. Ils pourraient aussi bien te préparer le carton à l'avance ou te le déposer chez toi. Certains disent que ça te sort de ton isolement, mais je trouve que si tu continues à être humilié, ça ne te sort pas de ton isolement. On pourrait nous donner un certain crédit à l'entrée et mettre des prix sur les articles et on pourrait choisir »

Chaque année, un membre du Carrefour participe à une rencontre du Mouvement ATD Quart Monde à Montréal afin de témoigner, écouter et retransmettre. Le 17octobre 1990, Mme B. est allée à Paris pour la commémoration des victimes de la misère. «J'ai trouvé important de parler pour des personnes qui ne peuvent pas encore parler. Quand je dois rapporter les paroles des familles, ça m'angoisse, j'ai peur de ne pas dire ce qu'il faut, je voudrais exprimer ce que les gens aimeraient dire. J'aimerais que les gens qui vivent dans l'assistance et la misère et qui se cachent, se sentent libérés, plus soulagés et reconnus à travers nous. » Elle a été impressionnée par sa visite à Noisy-le-Grand, où le père Joseph Wresinski a démarré le Mouvement international ATD Quart Monde. Elle a pu découvrir l'homme, son amour pour les plus pauvres et ce qu'ils ont fait ensemble. Cela lui a rappelé le courage de son propre père, dont elle pouvait être fière. Rencontrer d'autres personnes aussi pauvres qu'elle, lui a permis de faire l'expérience de la solidarité et du respect d'une façon si intense qu'elle ne pourra jamais l'oublier. Maintenant, elle agit pour que d'autres puissent être traités avec un égal respect et une égale considération.

Peu à peu, les familles du Carrefour ont été sollicitées pour intervenir dans des groupes d'entraide, des communautés religieuses, à la télévision locale... Ces interventions demandent de longues préparations, jamais faciles. Quand on est pauvre, on a toujours peur de ne pas être compris, de faire du tort à soi ou à d'autres encore plus pauvres. Après une intervention auprès de futurs travailleurs sociaux, cette femme constate que « à parler à ces gens-là, ils voient la misère que tu peux vivre, tu leur montres les étapes, ça leur ouvre un horizon. Ils comprennent plus qu'à l'école. Et parce qu'ils vont être sensibilisés, ils vont avoir plus de respect et prendre conscience que les gens n'ont pas désiré la misère. Ils vont voir tout ce qu'on fait pour s'en sortir ». A l'occasion de la préparation d'une autre intervention, quelqu'un précisait comment se situer : « On ne va pas se mettre à une table et faire les professeurs. Cela risque de mettre un mur ou une vitre entre nous. Il ne faut pas se sentir à distance quand on apprend des choses, il faut se sentir en union »

A l'occasion d'une session de formation de bénévoles de « Développement et Paix », les familles ont proposé une autre façon de partager avec les pays en voie de développement : « Partager moins des sous que des goûts ; moins de l'argent que des talents moins des restes que des gestes »

Au moment où les solidarités deviennent de plus en plus fragiles dans les pays industrialisés, l'expérience de ces personnes, mérite d'être connue largement afin de soutenir les efforts de ceux qui agissent déjà dans l'ombre et de susciter d'autres initiatives conçues en partenariat avec les pauvres. C'est un pas vers une société qui refusera la misère (1 - Le 17 octobre 1993, les familles du Carrefour ont inauguré une dalle en l'honneur des victimes de la misère, la première en Amérique du Nord, en présence du maire et de nombreux partenaires. Cette dalle est située dans un parc où se retrouvent des chômeurs, des sans-abri, des familles qui ne partent pas en vacances)

Des intervenants solidaires des exclus : le groupe « Atteindre lesplus pauvres »

Ils sont travailleurs sociaux, font de l'animation communautaire, de la pastorale sociale, de l'alphabétisation, agissent auprès d'hôpitaux ou dans des centres d'accueil pour sans-abri. Ils viennent de toutes les régions du Québec. Pour eux, il est difficile de gagner la confiance et de bâtir des projets avec des familles en permanence dans la survie. Comment ne pas se décourager et aller au-delà des réponses d'urgence ? Comment rejoindre les familles qui fuient les services sociaux ou qui ne fréquentent pas les structures qui pourraient les aider ?

Comment réagir devant les préjugés des « nouveaux appauvris » envers les plus démunis et comment développer de nouvelles solidarités ? Autant de questions qui ont permis, en 1991, la naissance d'un groupe de travail et de réflexion, « Atteindre les plus pauvres », dont les objectifs se sont précisés au fil des rencontres : Partager les doutes et les questions des plus pauvres afin de prendre des risques dans son travail ; apprendre à décoder les demandes des familles les plus pauvres au-delà des apparences et des problèmes ; réfléchir à une action globale qui mobilise ces familles et les sorte de la dépendance ; découvrir ce qui se fait au Canada et dans le monde avec les plus pauvres.

De nombreux travailleurs sociaux se sont exprimés et ont témoigné au sein de ce groupe. «Dans mon milieu de travail, à l'hôpital, on ne parle pas de la pauvreté. On est toujours en situation de crise et d'urgence. Je suis coincée entre défendre les droits des gens et les exigences de la structure où je travaille. Je ne peux rien changer toute seule. J'ai besoin d'être soutenue. Ici, je peux être moi-même, il n'y a pas de jugements sur ce que je suis et sur ce que j'essaye de faire »

Le poids de l'urgence.

Beaucoup de travailleurs sociaux doivent faire face à des situations de drames ou de crises : il faut faire vite, trouver des solutions de dépannage. Dans ces conditions, il est souvent difficile de comprendre au-delà des besoins immédiats ‑ nourriture, linge, logement... ‑ ce que veulent réellement les personnes concernées. Il est difficile de voir les efforts qu'elles ont entrepris pour faire face à leurs difficultés, ce qui est prioritaire à leurs yeux et quelles solutions elles entrevoient. « Nous sommes tous confrontés à la même question de la durée et de la continuité de nos actions. Ce n'est pas une question de mois, mais d'années », constate un travailleur social.

Intervenir dans un contexte d'appauvrissement.

Récession économique et réduction du déficit de l'État obligent les différents gouvernements à réduire les programmes sociaux. Les intervenants sur le terrain en voient les effets immédiats : les programmes de formation sont de moins en moins accessibles aux personnes ayant seulement quelques années de scolarité primaire.

Néanmoins, un grand nombre d'adultes ont profité de stages de formation ou des programmes d'employabilité pour sortir de leur isolement, fréquenter des groupes communautaires et participer, peu à peu, à une vie sociale. Ils sont fiers d'être identifiés comme étudiants ou travailleurs. Les petites associations locales qui pouvaient embaucher, grâce à des programmes d'aide sociale, des personnes sans aucune expérience professionnelle, sont contraintes de choisir les candidats plus « performants » Certains organismes, cependant, inventent des solutions pour prolonger des stages de courte durée et faciliter l'insertion dans le monde du travail.

L'appauvrissement de familles venant des classes moyennes et populaires augmente l'activité des organismes de dépannage alimentaire, en particulier, et envahit le champ de préoccupations de nombreux intervenants sociaux. Les plus pauvres sont de moins en moins visibles et ils sont difficilement au cœur des initiatives, des efforts de connaissance et de réflexion. Les personnes qui arrivent à mettre sur pied des projets s'épuisent faute de moyens, mais aussi du fait de l'augmentation des contrôles. Il faut justifier la moindre visite, il y a de plus en plus de comptes à rendre, de dossiers à remplir. Beaucoup de travailleurs sociaux, surchargés de travail, vivent mal le fait de devoir juger et décider vite. Ils se demandent à qui leur temps est destiné en priorité.

En augmentant les « catégories » de pauvres, on crée de nouvelles catégories de problèmes, et on multiplie le nombre de spécialistes. Cela ne permet guère une approche globale de la lutte contre la pauvreté. D'ailleurs, il est assez inquiétant de regarder l'évolution des mémoires d'étudiants en travail social : ils s'intéressent plus aux problèmes psychologiques, aux déviances, qu'à la pauvreté dans sa réalité. On parle davantage de pauvreté ou d'appauvrissement, mais on n'entend pas les pauvres s'exprimer.

Certaines actions se détériorent en quelques semaines alors qu'elles ont mis des années à se bâtir. Certaines incitations à la délation, sous couvert de lutter contre la fraude à l'aide sociale, poussent les pauvres à se méfier les uns des autres, à se dénoncer et à se déchirer. Elles poussent aussi la classe moyenne en difficulté économique à critiquer les assistés sociaux qui « profitent » d'aides multiples. Tout cela renforce les préjugés et empêche l'émergence d'une conscience collective qui insisterait sur l'urgence de nous unir tous pour lutter contre la misère.

Bâtir la confiance et avancer au rythme des exclus.

Certains animateurs de groupes communautaires ou de services d'entraide ont plus de temps et d'occasions pour connaître les personnes, au-delà des situations d'urgence.

Mais tous insistent sur la nécessité de bâtir des relations de confiance, de connaissance mutuelle : « Si tu fais du ski de fond avec certains et que tu te retrouves sur les fesses, c'est important que les gens puissent rire de toi. Tu es dans des situations où tu n'es pas supérieure, où tu n'es pas celle qui apporte. Les gens ont souvent envie d'être égaux et d'apporter quelque chose »

Dans une société efficace, productive, il est difficile de respecter le cheminement des exclus. Il est difficile de faire reconnaître que les pauvres agissent tous les jours. Ils marchent souvent des heures pour trouver de quoi nourrir la famille, pour aller d'un rendez-vous à un autre, pour des démarches où il manque toujours un papier. Ce quotidien de survie freine la participation. « Au début, je pensais que les gens allaient s'arrêter à la maison de quartier, prendre un café. Ils regardent mais n'entrent pas »

Mme L., animatrice' communautaire, raconte comment elle s'est insérée dans le quartier qu'elle a choisi d'habiter, comment elle a écouté les attentes des femmes les plus pauvres et comment est née une première action. « En arrivant dans le quartier, j'ai pris le temps de l'explorer. J'ai cherché à découvrir la vie des gens, sentir ce qui se passe dans les rues, les ruelles, à la taverne. A chaque personne que je rencontrais, je disais : « Tu vas m'aider, tu vas me dire de quoi les familles ont besoin ‑ pas seulement la tienne » Je notais sur un cahier ce qu'elles disaient. Puis je demandais : "Connais-tu d'autres familles qui vivent la même réalité ?" Je demandais à chacun : « Qu'est-ce qu'on peut faire ? As-tu une idée ? » Plusieurs ont répété: « On pourrait se reposer un petit peu si on avait des gardiennes pour les petits » Mais il ne fallait pas que ça coûte ! Il fallait donc que cela soit en échange de quelque chose. On a trouvé un petit local. C'est une belle-mère qui a commencé à garder les petits. Cela s'est développé grâce au bouche à oreille. C'était surtout des femmes qui venaient. C'était seulement une journée par semaine. Cela a permis que la confiance s'installe. Des réseaux de gardiennage se sont créés »

Vaincre les préjugés.

Chaque rencontre du groupe « Atteindre les plus pauvres » est devenue un temps de formation basé sur l'expérience. Celui qui connaît bien les questions d'endettement des familles, a pu ainsi mieux comprendre combien l'ignorance de ceux qui viennent apprendre à lire et à écrire, les isole et les culpabilise d'être dans la misère. Celle qui accompagne des personnes dans des programmes d'employabilité, a pu mieux cerner combien le fait d'avoir un travail, même provisoire, peut entamer des déménagements successifs. Tous ont pu percevoir l'importance qu'il y a à comprendre les familles les plus pauvres dans leur dynamique propre, à partir de leurs efforts, de leurs valeurs et de leurs espoirs. Une telle approche permet de mieux s'expliquer les attitudes et les choix des plus pauvres lorsqu'ils sont confrontés à des problèmes immédiats de survie.

Approcher les enfants pour mieux toucher les parents.

Beaucoup ont souligné l'importance, surtout dans de petites localités, de bâtir des projets qui démarginalisent les pauvres et qui, en même temps, profitent à tous. L'un explique comment il a réussi à créer une garderie unique sur sa ville avec des tarifs adaptés aux revenus de chacun, pour remplacer deux garderies, l'une payante pour les travailleurs, l'autre gratuite pour les pauvres. Un autre raconte comment, dans une maison de quartier, l'aide aux devoirs peut développer un climat familial : les bénévoles viennent du collège voisin et agissent comme des grands frères. Dès qu'un enfant comprend plus vite, il est sollicité pour montrer aux autres. Avec l'aide aux devoirs, les travailleurs sociaux ont découvert que certains parents étaient illettrés ; ils ont proposé un cours d'alphabétisation. Ils ont lancé un atelier de peinture avec les enfants et devant l'intérêt de certains parents, les animateurs ont cherché comment leur faire découvrir l'aquarelle. Cette façon de faire a été reprise pour aborder la violence à l'école. Parents, enfants, professeurs, ont été sollicités pour parler et chercher ensemble des solutions.

Les membres du groupe, en dialoguant sur leur pratique, se sont sentis renforcés dans leurs choix et dans leur façon de proposer et d'organiser certaines activités en pensant famille. Par exemple, prévoir une garderie pour les enfants afin de permettre aux parents de se réunir pour un café-rencontre ou une activité de formation.

Devenir partenaires.

Les intervenants du groupe ont constaté qu'ils sont rarement en situation d'égalité avec les personnes qu'ils rencontrent. Ils ont une expérience, du pouvoir, un mandat ou un réseau de relations. Ils donnent souvent des conseils aux pauvres leur disant, « on va vous montrer comment il faut faire », comme s'ils étaient de mauvais parents. Avec les parents les plus en difficulté, ils essayent de leur faire prendre conscience de ce qu'ils réussissent dans l'éducation de leurs enfants. « Il est Plus facile de parler des faiblesses et des soutiens attendus. Il faut vraiment montrer aux gens ce qu'ils nous apprennent et le mettre en valeur »

Vouloir être partenaires des pauvres suppose de nombreux changements d'attitude et d'autres façons de fonctionner. Il faut

prendre le temps d'évaluer les résultats d'une démarche administrative ou d'un projet de formation avec eux.

Préalables pour bâtir un partenariat.

Il faut que les personnes pauvres considèrent les travailleurs sociaux comme des êtres humains capables de comprendre l'insupportable de leur misère et non pas comme les rouages d'un mécanisme infernal. Les responsables de projets, de programmes, de services, doivent aussi considérer les plus démunis comme des êtres humains capables de penser, d'avoir une maîtrise de leur vie et susceptibles de participer à la recherche de solutions face à leur pauvreté et à celle des autres. Il faut aussi que les travailleurs sociaux soient convaincus que les expériences des pauvres, leur vision du monde sont essentielles pour bâtir une société plus juste et plus fraternelle. De même, ils doivent les aborder en prenant en compte leurs aspirations au changement et non comme un ensemble de problèmes à résoudre.

Un partenariat n'est possible que si chaque partenaire accepte de changer. Les conditions nécessaires pour favoriser ce partenariat semblent évidentes : écouter les plus pauvres, établir la confiance, faire ensemble, apprendre ensemble. Au quotidien, ce n'est pas simple. Écouter les plus pauvres n'est pas une attitude passive : il faut aller au-delà de la violence, de l'incohérence qu'entraîne la survie ou la drogue.

Il faut accepter d'être inefficace pour un temps ; accepter de rencontrer les plus pauvres sans projet préétabli pour voir ensemble où ils veulent aller ; prendre le temps de les rencontrer, revenir souvent, être patient ; prendre le temps de connaître leur vie, leurs intérêts, leurs aspirations ; se présenter, dire quel est notre quotidien, quelles sont nos convictions.

Écouter les plus pauvres suppose aussi d'accepter d'aller au-delà de ce qui nous semblait possible, ne pas se limiter a priori ; d'accepter de prendre des risques personnels dans son milieu de travail. Faire ensemble, apprendre ensemble, supposent des choix, des attitudes ; cela suppose un accompagnement exigeant et discret afin de permettre aux familles de tenir leurs engagements. De plus en plus, les personnes pauvres veulent se former à prendre des responsabilités dans les groupes, acquérir des moyens d'analyse de leur situation, de leurs droits et aussi de la prise de parole. Les travailleurs sociaux ont souvent reçu une formation trop générale, trop théorique. Ils connaissent mal ce qui détermine l'exclusion sociale, l'histoire des pauvres, leur rôle dans la lutte contre la pauvreté et leurs attentes. Il devient urgent d'introduire toute cette connaissance des pauvres dans la formation initiale et continue des travailleurs de terrain, mais aussi de celle des décideurs administratifs et politiques. De même, il faut créer des occasions, des lieux de dialogue entre les différents partenaires ; il s'agit souvent d'actions précises où l'on se découvre complémentaires pour lutter contre les injustices ou pour promouvoir des aides.

Ce « faire ensemble », ce « penser ensemble », ne peuvent se développer que dans des projets, des programmes, où chacun apprendra quelque chose et sera fier de ses efforts et de ses contributions.

Conclusion.

L'expérience montre que pour aller au bout de cette dynamique du partenariat, les plus pauvres doivent être consultés, entendus sur des sujets concernant l'avenir du monde, comme l'environnement, le désarmement, la paix, le développement culturel, la famille et la démocratie. Cette démarche est à rebâtir sans cesse car il nous faut constamment retourner vers ceux et celles qui sont encore dans l'ombre de nos sociétés et qui cachent encore leur misère.

Pour terminer laissons la parole aux familles du Carrefour de Rouyn-Noranda :

« C'est en parlant qu'on se comprend. Si les mieux nantis s'approchent des pauvres, les pauvres vont être moins pauvres. Si on s'approche des gens de couleur, on va finir par se comprendre et bien vivre ensemble.

Si on se met à écouter ceux qui souffrent, il va y avoir moins de souffrance. La clé, c'est la solidarité. Il faut bâtir ensemble. C'est ce qu'on essaye de faire depuis des années et beaucoup de personnes ont commencé à relever la tête. On arrive à bâtir ensemble, c'est donc que c'est possible. Mais pour vraiment changer les choses, il faudra que toute la société le veuille. Les efforts isolés, ça peut aider des petits groupes, mais pour que toute la société en profite, c'est toute la société qui doit s'atteler à la tâche. Ce qu'on aimerait, c'est que des personnes travaillent avec et parmi nous. Qu'elles acceptent d'écouter, parce que nous sommes fatiguées de toujours nous faire dire quoi faire. Ce n'est pas parce que les gens ont de mauvaises idées, mais quand on décide ensemble, c'est bien mieux »

ATD Quart Monde-Canada.

Pour citer cet article :

La rédaction. «Au Québec, ensemble pour "casser la misère"». Revue Quart Monde, N°163 - "Des @utoroutes pour tous"Année 1997Revue Quart Monde
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