Introduction

Type de document : Article
Louis Join-Lambert

Les parents, source d'avenir

Nos sociétés proclament que l’enfant a le droit d’être élevé dans sa famille. Néanmoins, elles jugent durement les parents qui vivent en grande pauvreté. Ils déçoivent bien souvent les attentes, non seulement des services lis à l’éducation des enfants, mais aussi de leurs simples concitoyens qui sont confrontés à l’éducation de leurs propres enfants. La tentation est grande de tenir ces familles très défavorisées pour retardataires, ignorantes et même nuisibles pour leurs enfants et de leur substituer des établissements, des familles d’accueil ou des familles adoptives. Or les politiques tendant à de telles substitutions ont des conséquences très graves. Elles interfèrent profondément dans la vie des milieux défavorisés comme menace de l’intégrité familiale. Elles y créent la hantise que des interventions d’aide, voire la fréquentation de services de santé ou même de l’école, puisent introduire la famille dans une machine infernale où son destin lui échappe au profit de spécialistes dont elle ne comprend pas le discours. Les familles de ces milieux savent d’expérience, encore aujourd’hui, que leur existence même peut être broyée par une telle logique.

Le dossier qui suit est centré sur la place des parents comme partenaires dans les actions qui concernent l’avenir de leurs enfants. Il résulte d’un effort d’observation et de compréhension de la manière dont ces parents vivent ce rôle et souhaitent qu’il soit modifié. Une dizaine d’équipes d’Europe du Mouvement ATD Quart Monde, ont participé à cette démarche de connaissance qui a abouti à une session publique1. La plupart des articles sont issus des interventions préparées pour cette session.

Ce dossier n’entend pas traiter tous les aspects d’une politique familiale préoccupée d’éliminer la grande pauvreté. Mais il se situe clairement dans l’optique de donner aux parents des milieux démunis plus de sécurité. Les deux premiers articles, celui de Fabienne Lazare à propos d’une famille britannique et celui de Carlos A. Molina-Loza parlant de familles d’une favella du Brésil, font comprendre comment le discrédit jeté sur l’expérience de ces parents mine leur capacité.

Y a-t-il un lien entre l’expérience des parents les plus démunis et une certaine inquiétude de l’ensemble des parents confrontés à l’évolution de l’institution familiale ? Louis Roussel et Marie-France Versailles se complètent pour décrire cette évolution vers plus de liberté, moins de normes et de modèles auxquels se conformer. Mais aussi vers plus de questions dont il faut soi-même inventer les réponses en fonction d’une recherche de bonheur. Leurs écrits attirent l’attention sur la solitude qui en résulte de manière générale pour les parents devant l’éducation de leurs propres enfants. Comment ne pas s’interroger sur les effets d’une telle évolution pour les plus pauvres ? D’autant que l’individualisation des problèmes prend le pas sur la recherche de réponses au niveau communautaire. Les parents s’attendent de moins en moins au soutien de leurs voisins et recourent de plus en plus fréquemment aux spécialistes.

Les plus pauvres, eux, sont même renvoyés d’autorité vers de tels spécialistes par l’école, le travail social, la ,justice etc. Le premier constat est que les familles en grande pauvreté et les spécialistes appartiennent à des mondes aux langages et aux expériences de vie si différentes qu’ils ont du mal à se comprendre. Alain Bruel et Claude Pair, illustrant leurs propos d’expériences novatrices, montrent que les uns et les autres y aspirent pourtant souvent . Certaines expériences viennent d’ailleurs préparer ou développer la prise de conscience des malentendus.

Il existe une condition à la réalisation d’un partenariat avec ces parents : c’est la conviction réciproque que l’autre veut aussi un changement. Anne-Claire Brand s’arrête sur le contenu des attentes mutuelles de changement. Ce thème détermine tout progrès de la condition des plus pauvres. Il suggère aussi pourquoi le rôle de la famille est tellement essentiel dans la lutte contre la grande pauvreté. Elle est un lieu où se bâtit la continuité des expériences et le jugement sur ce qui est inacceptable dans le traitement subi.

Reste que cette réflexion ne concerne pas seulement ceux que nous avons désignés ici comme les spécialistes. A cet égard, nous avons extrait d’un débat, des interventions de Madeleine Rossier, Mary Sudgen et Michel Trollé. Elles relient la vision du changement, les ambitions de justice avec des solidarités de milieu, d’histoire commune avec d’autres. Les plus pauvres apparaissent quasi abandonnés des groupes sociaux qui ont pignon sur rue et se font entendre.

Les trois derniers articles, de Martine Hosselet, Stephan Steinlein et Jean Toussaint reprennent ces questions non plus tant sous l’angle de la recherche du changement que sous celui de la liberté. Les parents en grande pauvreté expriment la nécessité de champs de liberté dont les privent, tant l’enfermement dans l’étiquetage et la condition matérielle de la misère que le changement imposé par des partenaires ne vivant pas la misère. Ces trois articles viennent clore le dossier sur une revendication très importante des parents les plus démunis. Les considérer comme partenaires pour bâtir un autre avenir à leurs enfants, ne peut consister à les emprisonner dans un rôle de parents qu’ils ne peuvent tenir dans leur condition. Cela suppose de leur restituer la possibilité d’exister en tant qu’êtres humains porteurs d’une histoire personnelle et se rattachant à des groupes dont ils partagent l’expérience positive et la pensée.

Notes de base de page numériques:

1 « Reconnaître les parents les plus défavorisés comme partenaires pour l’avenir de leurs enfants », Session publique des 15 et 16mars 1991 à l’Institut de Recherche et de Formation de Pierrelaye (France).

Pour citer cet article :

Louis Join-Lambert. «Les parents, source d'avenir». Revue Quart Monde, N°139 - Les parents, source d'avenirAnnée 1991Revue Quart Monde
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