N°141 - Evaluer avec le Quart Monde

Type de document : Article
Michèle Grenot

Sur la famille très pauvre dans l'histoire

Résumé

Quelle place est faite à la dimension familiale de la vie des très pauvres dans l’histoire ? L’article qui suit s’appuie sur un recueil de textes en cours et donne une perspective à cette question. Nous le publions avec l’espoir que, dans les années prochaines, une réflexion sur l’actualité de la famille en milieu de grande pauvreté pourra se nourrir d’autres contributions historiques.

Ayant connu enfant la misère, complètement engagé aux côtés de familles en grande pauvreté avec qui il a fondé l’association Aide à Toute Détresse, le père Joseph Wresinski a lancé bien des fois au nom des plus pauvres un appel aux universitaires. Il leur disait en 1983 à la Sorbonne : « (…) le voile jeté sur l’histoire des plus pauvres les prive de leur identité historique et, par voie de conséquence, de leur juste représentation politique. » Il demandait alors que cette identité historique leur soit restituée ainsi qu’à la société. Dans l’ouvrage « Démocratie et pauvreté »1 issu d’un colloque tenu à l’université de Caen en 1989, des historiens ont accepté de répondre à cet appel.

Alain Leménorel et Yannick Marec ont rappelé dans ce livre l’intérêt porté aux plus pauvres par certains historiens, « Souvent, ont-ils regretté, par le (seul) biais de l’histoire de la charité et de l’assistance. Mais comment donner la parole à ceux qui ne l’ont prise que bien rarement dans l’histoire ? » Comment connaître alors ce qu’ils pensent, leurs sentiments ? Disposant des traces du seul regard des autres sur les plus pauvres, ignorant ce que ceux-ci ont dit d’eux-mêmes, l’historien risque de contribuer à fixer une image qui les a disqualifiés dans le passé et qui pèse encore sur eux.

Néanmoins, plusieurs historiens ont souligné que le recoupement des sources et l’analyse des comportements décrits permettent d’arriver à mieux connaître les plus pauvres et à questionner certains a priori.

L’article qui suit rassemble dans cette perspective plusieurs remarques faites principalement dans les contributions de « Démocratie et pauvreté » à propos de l’histoire des familles les plus pauvres. Elles éclairent ce que Francine de la Gorce avait déjà souligné dans un livre sur la famille en grande pauvreté aujourd’hui : l’histoire des pauvres parle des enfants, des veuves, des mendiants ou des vagabonds, des ouvriers ou des vieillards, mais rarement des familles2

Jusqu’à aujourd’hui, on ne peut comprendre la réalité vécue par les familles les plus pauvres si on oublie combien leur vie est précaire, plus que toute autre, menacée par la mort. Cette menace les contraint à des séparations provisoires qui engendrent souvent la rupture de certains liens familiaux. Ces menaces sont plus souvent accrues par les politiques à l’égard des familles en grande pauvreté.

L’« Histoire économique et sociale »3, constate pour le XIXème que « le sous-prolétariat s’auto-reproduit et (que) sa seule issue à terme est l’élimination physique par une effrayante surmortalité. »

Cette surmortalité des plus pauvres est permanente dans l’histoire. Les crises de subsistance entraînent le terrible couple famine/peste. La peste souvent désignée comme « maladie populaire », frappe les organismes les plus faibles. La tuberculose entre les deux guerres encore touche aussi prioritairement les plus pauvres.

Combien de pères, de mères morts prématurément  à cause de la misère, des conditions de vie dures, des métiers rudes, en mer, en forêt, à la guerre, dans les terrassements, à l’hôpital (qui de maison d’accueil pour l’indigent deviendra pour celui-ci un véritable mouroir), au gibet (pour B. Geremek4 l’image du mendiant sur le gibet pour le vol d’un lapin ou autre larcin au XVIème siècle surtout n’a pu que frapper les mémoires), dans les lieux d’enfermement, aux galères et dans les premiers lieux d’industrie (le « bagne industriel » dira t-on).

Combien de familles décimées ou déchirées par les famines, les épidémies, les guerres ; les plus pauvres étant les premiers touchés.

Parfois le désespoir même de ne pouvoir nourrir sa famille conduit au suicide comme l’indique Michel Mollat pour le Moyen Age.

Cette confrontation aux conditions les plus dures entraîne de multiples séparations. Au Moyen Age, nombreuses seront les femmes que l’on dira « veuves », alors que leur mari est parti à la recherche d’un travail avec l’espoir de rassembler sa famille dans de meilleures conditions. Nombreux sont les enfants qui errent aussi. Les petits ramoneurs savoyards par exemple. Combien trouvaient du travail ? Combien ont péri en route ou dans les cheminées de Paris ?

La relation même aux tout petits enfants doit être resituée dans une longue histoire d’extrême fragilité. On emploie avec quelque légèreté  le terme d’infanticide qui comporte explicitement ou non, une condamnation morale de ceux qui l’ont pratiqué. Nous observons qu’une fois interdit sous l’influence du christianisme (le droit romain donnait au père le droit de vie ou de mort sur son enfant) sa fréquence suit, comme celle des abandons et des vols d’aliments, le cours de la cherté du pain.5

Le terme d’infanticide sous-entend la volonté de laisser mourir les enfants. Est-ce conforme à la réalité vécue historiquement ? N’est-ce pas reprendre au compte de l’analyse historique un procès d’intention fait à des parents qui ne pouvaient pas assumer seuls la difficulté de la vie, ni prévenir les naissances. « C’est un terme que nous ne pouvons rependre aujourd’hui » pense C. Rollet.6

On a généralement interprété ces pratiques comme le signe d’un manque d’amour maternel. Pourtant l’infanticide diminuera considérablement lorsqu’on pourra utiliser le « tour » où l’on dépose les enfants de façon anonyme. Ce système supprimé pendant la Révolution fut rétabli en 1811. Par ailleurs, le Musée de l’Assistance publique à Paris, par exemple, montre aussi que, bien souvent, au-delà de l’anonymat, les enfants déposés portaient de petits mots épinglés ou autres signe de reconnaissance. Ils disent combien ces mères étaient déchirées et voulaient reprendre leur enfant dès qu’elles le pourraient. Le « tour » anonyme n’empêchera pas des mères qui y déposeront leur enfant, d’aller ensuite le rejoindre dans l’institution qui l’aura recueilli pour se proposer comme nourrice.

Certaines s’arrangeront avec le personnel pour récupérer leur propre enfant : « ces mères, commente. Y. Knibiehler, avaient inventé le salaire maternel, elles affirmaient ainsi leur droit d’être mère. »7

Avec l’industrialisation, les femmes indigentes se trouvent devant le même dilemme. Pour travailler et gagner leur vie elles vont placer leurs enfants. Des nourrices se voient obligés d’abandonner leurs propres enfants. Or il est vrai que ces enfants courent un risque que nous avons peine à imaginer aujourd’hui. Les historiens considèrent que 50 à 80 % d’enfants meurent dans le transport ou peu après8 P.-J. Hesse estime à plus de dix millions le nombre d’enfants abandonnés au cours des deux siècles qui nous séparent de la Révolution française et leur surmortalité se chiffre par millions rien que pour le XIXème.9

Comme « l’infanticide », l’abandon facilement attribué au dérèglement des mœurs, s’explique souvent par la misère. C’est ce que racontent les premières lignes du Petit Poucet qui ont traversé les siècles : « Il vint une année très fâcheuse et la famine fut si grande que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. »

La misère faisait éclater des familles aux prises avec la survie et la mort. Ne pas l’avoir compris a trop souvent abouti à des politiques de destruction de ces familles plutôt que de lutte contre la misère.

Au XVIIème siècle sont créées des écoles chrétiennes pour enrayer l’errance de nombreux adolescents et leur donner une bonne éducation : apprendre à lire, à écrire, et, en premier lieu, la piété chrétienne.10 Les textes de l’époque accusent les parents de mal élever leurs enfants.

Des rafles d’enfants errants de France sont organisés pour coloniser la Louisiane en 1750, l’Algérie au XIXème.

Un décret du 19 janvier 1811, clef de voûte, dit P.J Hesse, de toute l’organisation de l’assistance publique durant le XIXème, établit ceci : « A six ans, tous les enfants seront, autant que faire se pourra, mis en pension chez des cultivateurs ou des artisans. Le prix de la pension décroîtra chaque année jusqu’à l’âge de douze ans, époque à laquelle les enfants mâles seront mis à la disposition du ministre de la Marine. »

A propos de la création des salles d’asile en 1830 (ce sont les ancêtres des écoles maternelles et primaires) J.N Luc parle d’une « véritable offensive contre les parents des classes inférieures. »

La IIIème République, en même temps qu’elle tentait d’appliquer les lois de protection de l’enfance contre les mises au travail précoces, confia à l’administration des pouvoirs croissants pour protéger les mêmes enfants contre les dangers physiques ou moraux que pouvaient leur faire courir des parents non conformes à l’image sociale dominante. Peu à peu, l’abandon a donc reculé au profit d’un interventionnisme des services sociaux pouvant aller jusqu’au retrait, temporaire le plus souvent et parfois définitif, de l’enfant.(9)

En 1889 la loi Roussel permet d’enlever l’enfant en danger physique ou moral à sa famille pour le confier à des institutions publiques ou privées qui le mettront dans le droit chemin. Elle permet aux juges de considérer de nombreux enfants comme moralement abandonnés, et de placer sous tutelle de l’assistance des mineurs retirés à leurs familles.

Le XIXème créa explicitement des orphelinats pour « ces enfants orphelins qui ont des parents »11 selon l’expression de J. Simon. L’œuvre du Refuge de l’enfance abandonnée de la Gironde, exemple étudié par P. Guillaume,12  est créée en 1889. Elle vise la coupure la plus complète du milieu familial : le père doit abandonner sa puissance paternelle et les visites sont déconseillées.

En 1904 la loi permet l’accouchement et l’abandon anonymes. En 1958, des décrets favorisent l’action globale à l’égard de la famille et des enfants axée sur l’aide et instaurent l’assistance éducative en milieu ouvert (l’AEMO). En 1970, l’autorité parentale est définie juridiquement comme une fonction : « celle-ci, explique C. Guitton, s’analyse désormais comme l’exercice conjoint par les deux parents d’un ensemble de droits et d’obligations relatifs à la garde, l’entretien et l’éducation des enfants. Chacune de ces fonctions a un corollaire : à la garde, la surveillance ; à l’entretien, l’obligation d'entretien ; à l'éducation, l'obligation scolaire. Et dans la mesure où l’autorité parentale n’apparaît plus comme une puissance mais comme une fonction, son exercice peut et doit être contrôlé socialement et le cas échéant, judiciairement. Pourtant les droits économiques et sociaux qui constituent le substrat réel des obligations parentales ne sont pas garantis, ni dans le domaine du logement pour la garde, ni dans le domaine de l’accompagnement scolaire pour l’éducation. »

Il faut attendre 1972, pour qu’un décret ministériel préconise le principe du maintien du lien familial. L’écart entre le principe et la pratique demeure, vingt ans après dans bien des exemples.

L’histoire en reprenant sans critique, des termes comme veuves, orphelins, infanticide, abandon, vagabonds, voire assistance éducative ou déchéance parentale, par exemple, risque d’entretenir le peu de considération et d’attention portées aux difficultés de la vie familiale dans la lutte contre la misère et de nier l’identité familiale des très pauvres. Comment s’étonner alors que les représentations de la misère et les politiques qui en découlent penchent toujours du côté de l’isolement et aient tendance à l’accroître ?

Pour conclure cette réflexion revenons aux propos du père Joseph Wresinski évoqués au début de cet article. « (…) Le voile jeté sur l’histoire des plus pauvres les prive de leur identité historique et, par voie de conséquence, de leur juste représentation politique. »

Son appel  aux historiens ne porte pas seulement sur le constat précis et l’explication des mécanismes de persistance de la grande pauvreté. Il porte sur l’histoire vécue par des acteurs historiques que sont les très pauvres avec d’autres acteurs historiques que sont leurs contemporains à chaque époque.

Or à chaque époque ceux dont la condition familiale durable est la misère sont à la fois considérés comme porteurs d’un passé infamant parce que les leurs ne l’ont pas surmonté et comme inscrits dans une histoire de fatalité que Thomas Paine, grand défenseur des droits de l’homme dénonçait il y a deux siècles : « Déjà en entrant dans la vie, les misérables portent en eux le présage de leur destinée. On n’a pas le droit de les  punir tant qu’on n’a pas trouvé de remèdes contre la misère. »

Pour sortir de cette fatalité le père Joseph Wresinski, instruit contre la misère par sa propre mère et tant de parents du Quart Monde, voulait qu’ils puissent enfin dire comment la suite des générations avait combattu la misère et la mort. Comment elle ne transmettait pas seulement en héritage aux enfants, un statut social insupportable mais aussi, simultanément, le sourd refus non  seulement de ce statut mais aussi de l’existence même de la misère.

C’est cette histoire-là que nous devons aux plus pauvres.

Notes de base de page numériques:

1 « Démocratie et pauvreté, du quatrième ordre au Quart Monde », préface de René Rémond, postface de Michel Vovelle, Ed Quart Monde, Albin Michel, Paris 1991.
2 « Familles, terre et liberté », Francine de la Gorce, Ed Quart Monde, Paris 1986.
3 « Histoire économique et sociale », tome 3, de F. Braudel et E. Labrousse, PUF
4 Bronislaw Geremek. Truands et misérables dans l'Europe moderne, 1350-1600. Ed. Gallimard, Paris, 1980
5 A. Farge (pour le XVIIIème), J. Sandrin « Enfants trouvés, enfants ouvriers », Ed. Aubier, 1982
6 Catherine Rollet, Lundis de l’histoire, France Culture 10 décembre 1990
7 Yvonne Knibiehler, « Démocratie et pauvreté » op. cit
8 « La Révolution et les pauvres », Alan Forrest, Ed. Perrin, Paris, 1986 et articles sur les nourrices dans la revue Gavroche en 1989.
9 Philippe-Jean Hesse, in « Démocratie et pauvreté », op. cit.
10 « De subventione pauperum », Juan-Luis Vivès, Paris, 1530
11 Le père Joseph Wresinski raconte qu'il avait été inscrit chez les « Orphelins apprentis d'Auteuil. » Deux jours avant son départ, sa mère l'a empêché : « Tu n'es pas orphelin, tu as une mère. » Interview dans la série « Les grands témoins » La Vie, Paris, 1987.
12 Pierre Guillaume, in « Démocratie et pauvreté », op. cit.

Pour citer cet article :

Michèle Grenot. «Sur la famille très pauvre dans l'histoire». Revue Quart Monde, N°141 - Evaluer avec le Quart MondeAnnée 1991Revue Quart Monde
document.php?id=3688

Quelques mots à propos de :  Michèle  Grenot

Michèle Grenot, est née en 1950, mariée et mère de quatre enfants, titulaire d’une maîtrise d’histoire. En 1977, elle rencontre à Londres le Mouvement ATD Quart Monde et participe plusieurs années, avec son mari, aux Universités populaires. Depuis 1985, elle travaille plus spécialement sur la compréhension des plus pauvres à travers l’histoire, en lien avec l’Institut de recherche et de formation. Elle a contribué à la préparation et à la publication des actes du colloque de Caen.