N°146 - Pauvreté : où en est l'écologie ?

Type de document : Article
Régis DeMuylder

Vivre sur une décharge

Résumé

Vivre dans l’extrême pauvreté est souvent synonyme de dépendance étroite avec son environnement, même un environnement dégradé.

« Sur une décharge, travaillent des milliers d’enfants, de jeunes et d’adultes ; ils récupèrent du plastique, du fer, des bouteilles, du papier, du carton, etc. Grâce à ce travail, des centaines de familles survivent dans la peine. Cette terre est sans cesse remuée. D’abord lorsque des adultes mais aussi des enfants fouillent pour récupérer ce qu’ils pourront revendre. Enfin cette terre est repoussée par les tracteurs afin de combler le ravin.

C’est une terre très travaillée. Il y a des éboulements, des effondrements. Il n’est pas rare que des enfants tombent et meurent ensevelis sous la masse de terre mêlée d’ordures. C’est aussi une terre qui tue. »

Ce sont les paroles prononcées par un groupe de personnes vivant aux abords de la décharge publique de Guatemala Ciudad, au moment où, en juillet 1989, ils prélevaient un peu de cette terre, au centre de la décharge. Ils préparaient la rencontre d’une délégation de familles du Quart Monde en provenance de plusieurs pays avec le pape Jean-Paul II. Chaque délégation avait apporté symboliquement un peu de terre de ses lieux de vie. Cette terre, témoin de tant de souffrances et de tant de courage.

Ce témoignage émanant directement des familles vivant sur la décharge introduit, me semble-t-il, de la meilleure façon une réflexion sur ce lieu : non pas tellement en tant que décharge publique, mais en tant que lieu où vivent des familles extrêmement pauvres.

Choisit-on vraiment de vivre dans un lieu insalubre et dangereux ? Souvent les familles en parlent comme d’un « lieu où les plus pauvres sont contraints de vivre à cause de la misère. »

Et c’est cette réalité que nous devons tenter d’appréhender.

Il y a dans la décharge et autour de celle-ci toute une organisation du travail qui comprend la fouille dans les ordures et la récupération, le travail dans les camions, le nettoyage et la mise en paquet de certains matériaux comme le verre, le plastique, le carton, et puis tous les mécanismes de revente. Notre but ici n’est pas d’entrer dans le détail de cette organisation.

Mais on comprendra que des personnes très démunies peuvent espérer trouver là une source de revenus. Il s’agit toujours d’un travail dur et précaire.

Ce sont donc des hommes et des femmes, d’âges très divers, qui se retrouvent là pour travailler. Certains viennent de différentes zones très pauvres de la ville, d’autres vivent aux abords directs de la décharge. D’autres encore, n’ayant pas de lieu fixe pour vivre, errent d’un endroit à l’autre, se retrouvant souvent à la rue.

Il y a aussi beaucoup d’enfants. Dans un milieu très marqué par la misère, l’enfant est amené à travailler, contribuant ainsi à subvenir aux besoins de sa famille ou, lorsque l’intégrité familiale est trop fragile, voire brisée, pour assurer sa propre survie. Il est courant d’entendre parler d’eux en termes d’« enfants travailleurs », d’« enfants de la rue. » Notre présence à leurs côtés – à travers une action du partage du savoir – nous fait penser qu’il s’agit d’une réalité plus complexe que nous nous proposons d’aborder dans un paragraphe spécifique.

« Avant, nous vivions dans une colonie en périphérie de la ville. Là, nous louions une pièce pour toute la famille, mais c’était cher et tout petit, sans aucune commodité. Alors moi, je venais travailler sur la décharge tous les jours. Daniel venait aussi parfois… En plus, c’était vraiment très loin, à plus de 15 km. Nous ne parvenions plus à payer le loyer, les transports. Alors nous sommes venus ici et avons continué le même travail. En arrivant, nous avons loué une petite pièce, tout près d’ici. Mais, là aussi, le loyer était élevé ; à un moment on nous l’a même augmenté. Nous n’arrivions plus à payer. Alors nous avons construit notre abri sur la décharge même. » C’est Dona Carmelina qui parle. Femme jeune, elle vit, depuis la mort de Daniel, son mari, seule avec ses trois enfants. Son témoignage montre comment la décharge n’est pas seulement un lieu de travail, mais devient un lieu de vie.

Il y a quelques décennies, lorsque les autorités décidèrent de transformer un ravin en décharge publique, ce lieu était en dehors de la ville. Avec le temps, les flux migratoires et l’extension des zones habitées, ce lieu s’est retrouvé en plein cœur de la ville. Au cours de cette évolution, très rapidement, les abords de la décharge ont été envahis par des familles démunies, créant ainsi des petits « bidonvilles »1. Cette « installation »est d’ailleurs très relative. Les familles sont en fait tolérées là et vivent dans l’angoisse permanente d’être chassées (nous verrons un peu plus loin qu’il y a eu récemment une évolution à ce niveau là.) Certaines familles sont effectivement parvenues à s’installer, au fil des ans, avec les moyens du bord. Mais beaucoup vivent dans des conditions extrêmement précaires et il n’est pas rare qu’elles doivent se déplacer au gré des circonstances.

Dona Luisa, quant à elle, vit avec son compagnon et leur fille dans un minuscule abri fait de carton et de quelques bois. Pendant des périodes assez longues, elle y a accueilli son père. Au cours de l’année 1991, elle fut, à quatre reprises, obligée de changer d’emplacement, pour divers motifs, d’abord en raison de problèmes de voisinage, ensuite à cause des travaux qui étaient réalisés à cet endroit. Elle finit par trouver refuge chez une de ses sœurs.

Un autre exemple témoignera de l’errance des plus démunis, mais aussi du fait que des solutions peuvent être trouvées grâce à la solidarité qui naît entre les gens : Dona Maria a erré longtemps d’un endroit à l’autre avec ses deux filles, mais en venant toujours travailler sur la décharge. Jusqu’au début de cette année, où elle s’est retrouvée avec ses enfants sur les bords de la décharge, sans rien d’autre qu’un carton et quelques bouts de plastique. Ce fut leur seul toit pendant plusieurs mois. Quand les fortes pluies sont arrivées, une femme, vivant elle-même dans une baraque très pauvre non loin de là, lui a dit : « Vous ne pouvez pas rester là. Venez chez moi. Même si je ne peux vous offrir qu’une couverture à même le sol, vous serez mieux pour passer la nuit. »

Il est inutile d’insister sur le fait que des conditions de vie aussi précaires, des conditions de travail aussi pénibles et dangereuses marquent les personnes dans leur corps, leur santé et leur bien-être.

La manière dont ces familles vivent leur santé, les obstacles de divers ordres qu’elles rencontrent pour avoir accès à des soins, le recours difficile – ou souvent le non-recours – aux structures de soins ; toute cette réalité, j’ai essayé de l’appréhender en tant que professionnel de la santé. Et j’ai compris bien vite qu’elle n’est qu’un aspect particulier d’une réalité à prendre en considération dans son ensemble. En fait, tous les jours, ces familles doivent faire face à une misère intolérable et inventer mille choses pour nourrir leurs enfants, pour leur permettre d’apprendre malgré tout, pour s’abriter des intempéries, pour survivre et bien sûr aussi pour faire face à leurs problèmes de santé.

Aucun aspect ne doit être isolé des autres. Cela ne veut pas dire que, le jour où l’on entreprend une action avec ces familles, celle-ci ne peut pas être spécifique (portant, par exemple, sur le logement, l’eau, la promotion de la santé), mais elle doit s’ancrer dans une connaissance approfondie de la vie des très pauvres. Quand on parle de grande pauvreté, on fait allusion à un cumul de précarités qui compromet, pour ceux qui en sont victimes, les possibilités de s’en sortir par soi-même, autrement que par ces moyens de survie que j’évoquais plus haut. Or ces failles très démunies aspirent profondément à vivre, pas seulement à survivre. Ce qu’elles expriment, c’est leur espérance de ne plus vivre dans une situation de misère qui les étouffe. Cela, elles ne peuvent y parvenir qu’à une double condition : rencontrer des personnes qui s’engagent avec elles et que ceux qui s’engagent avec elles le fassent de manière à ce qu’elles soient de vrais partenaires.

Si, comme médecin, je suis engagé avec des familles vivant dans une extrême pauvreté – et aussi d’ailleurs avec des structures de santé – dans un combat qui vise à ce qu’un jour elles jouissent d’une santé meilleure, je suis aussi, tout simplement comme personne, engagé à mettre en œuvre, avec elles, des moyens qui les libèrent de la misère. Et je suis convaincu que le premier objectif ne sera jamais atteint si on ne fait pas des avancées significatives au niveau du second.

On ne choisit pas de vivre dans un lieu insalubre, disions-nous plus haut. C’est la misère qui vous y amène. Quand une personne – ou une famille – est confrontée à la très grande pauvreté, elle doit y faire face comme elle peut. Il s’agit en fait de bâtir un équilibre qui permette la survie. Mais les circonstances et les conditions de vie viennent perpétuellement menacer cet équilibre ou même le rompre.

Je citerai un fait qui remonte à 1989. Marcos, un homme d’une vingtaine d’années, vit sur la décharge, s’abritant sous des cartons. Un jour, il tombe du camion qu’il déchargeait. Une lésion à l’articulation du genou lui impose une immobilisation de la jambe. Après avoir vaincu de nombreux obstacles pour se faire soigner, sa jambe est finalement plâtrée. Au bout de huit jours, il retire lui-même son plâtre et s’en explique : « Vous comprenez, avec ce plâtre, je ne pouvais pas travailler. Qu’est-ce que j’allais faire pour manger ? Les premiers jours, les copains me donnaient la nourriture, mais cela ne peut pas durer éternellement.. » Il a retiré son plâtre pour pouvoir retourner travailler, malgré son genou abîmé qui ne sera jamais tout à fait guéri.

Autre événement d’une grande importance : il y a eu plusieurs projets visant à déplacer les populations vivant là et à les reloger en périphérie de la ville, dans une nouvelle colonie lointaine et isolée. La plupart des familles n’ont pas voulu faire ce saut. Quelques-unes l’ont fait et sont effectivement parties. Mais elles sont revenues rapidement.. Vivre si loin avait rompu l’équilibre qu’elles avaient si difficilement établi ici. Par contre, lorsque la municipalité a lancé le projet de construire des petits logements sur place (ce qui est actuellement en cours dans un des secteurs de la décharge), les familles y ont participé avec enthousiasme. Bien sûr, des questions peuvent se poser quant au fait de construire des logements dans un tel environnement. Néanmoins, ce projet a l’avantage de donner accès aux familles à un logement décent, tout en leur permettant de rester aux abords de la décharge. De ce fait, un tel projet ne rompt pas l’équilibre – déjà si menacé – que les familles tentent d’établir autour du lieu où elles trouvent leurs faibles ressources.

Pratiquement tous les enfants vivant autour de la décharge y travaillent. Certains aussi viennent d’autres bidonvilles et quartiers très pauvres, et même, quelques-uns, vivent à la rue. Le travail n’exclut pas la scolarité ou d’autres formes d’apprentissage, comme les programmes d’alphabétisation. Ainsi certains enfants travaillent une partie de la journée et étudient pendant l’autre.

Un enfant peut travailler dans le « cadre familial », c’est-à-dire qu’il aide un parent, qu’il effectue un travail sous le contrôle de celui-ci ou éventuellement d’un frère aîné ; la situation de précarité de la famille exigeant cela. Mais l’enfant peut aussi travailler – lorsque la misère est telle que le noyau familial est désagrégé – hors de tout « cadre familial. »

On comprend que, dans tous les cas, existent des forces que nous appellerons centrifuges qui poussent l’enfant hors de la famille : le travail l’amène à exercer un rôle, des responsabilités qui ne sont pas de son âge ; des bandes d’enfants se forment, qui ont leurs propres règles, lesquelles se substituent à celles de la vie familiale, etc. Ces forces centrifuges sont bien connues. Mais il nous semble clairement qu’il existe aussi des forces opposées – centripètes – dont on parle moins : la lutte des parents – et aussi des enfants – pour sauvegarder l’intégrité familiale.

Nous connaissons Vicente et Benito depuis plusieurs années. Ce sont deux frères âgés aujourd’hui de 14 et 12 ans. Nous les rencontrons souvent au cœur de la décharge où ils fouillent inlassablement les ordures pour en retirer ce qui peut être revendu. Comme la plupart des enfants qui vivent comme eux, ils se droguent à la colle. Ils sont profondément marqués par cette misère insupportable, mais participent avec enthousiasme aux bibliothèques de rue et ateliers que nous leur proposons. Un jour, je demande à Vicente où il vit. Il me répond : « Là-bas, avec ma mère… » Un peu plus tard, je le rencontre dans un des petits bidonvilles qui bordent la décharge. Après un instant d’hésitation, il m’entraîne vers une petite cabane - là où il vit – et me présente sa mère. Une femme que je connais de vue, sans savoir bien sûr qu’il s’agit de leur maman. A partir de ce moment, nous sommes rentrés en relation plus étroite avec cette famille. Nous avons pu nous rendre compte de tout le combat mené à chaque instant par cette femme pour faire face à cette misère énorme. De tout ce qu’elle faisait, par exemple, pour que ses fils, qui travaillent toute la journée sur la décharge, puissent trouver le soir un foyer qui les accueille. De tout ce qu’elle entreprend pour que ses enfants ne restent pas illettrés.

L’histoire de chaque enfant, de chaque famille est différente. Cependant, lorsqu’on connaît bien chaque enfant, on découvre toujours derrière lui une famille qui s’est battue pour maintenir l’unité de ses membres. Il est évident qu’il s’agit d’un combat épuisant qui se solde souvent par des échecs déchirants.

Trop souvent, on veut aborder ces enfants isolément, jusqu’à nier la famille dont ils sont issus, jusqu’à rendre celle-ci responsable de la situation qu’ils vivent. Cela me paraît être une grande injustice. Il importe que tout engagement auprès de ces enfants s’appuie sur la famille ou, du moins, la prenne en considération.

Notes de base de page numériques:

1 Le terme utilisé en espagnol est « asentamiento » ce qui signifie précisément le fait de s’établir, de s’installer.

Pour citer cet article :

Régis DeMuylder. «Vivre sur une décharge». Revue Quart Monde, N°146 - Pauvreté : où en est l'écologie ?Année 1993Revue Quart Monde
document.php?id=3263

Quelques mots à propos de :  Régis  DeMuylder

Régis de Muylder, né en 1956, est belge, marié et père de quatre enfants. Docteur en médecine, il rejoint en 1982 le volontariat du Mouvement ATD Quart Monde, avec son épouse également médecin. Au Guatemala depuis juillet 1983, il participe à San Jacinto à une action Savoir-Santé de la petite enfance. Il a créé à Guatemala Cïudad une action Art et Poésie ainsi qu’une action familiale Savoir-Santé en lien étroit avec la population d’une décharge publique.