N°168 - Droits de l'homme - La dignité comme expérience

Type de document : Article
Patrick Duval, Jean-Claude Bourbon, Marie-Hélène Boureau et Jean-Luc Simon

Apprendre ensemble la dignité de chacun

Résumé

Vouloir que toute personne puisse exister vraiment dans toutes /es dimensions humaines, c'est le défi que se lancent les militants du Mouvement international ATD Quart Monde. Qu'ils vivent dans la misère ou non, ils sont engagés ensemble dans la recherche et la défense du plus démuni. Dans des lieux comme les Maisons Quart Monde, ils connaissent des moments organisés ou imprévus de rencontre, de compréhension, de confrontation, révélateurs de cette démarche. Quatre de ces militants tentent ici d'exprimer en quoi cette expérience les change.

En 1997, a eu lieu à la Maison Quart Monde de Caen un débat sur le thème de la Justice. Des participants vivaient des situations si douloureuses que les échanges s'avérèrent difficiles, certains réagissant très affectivement. La tentation est grande alors de penser que seule, l'ignorance des droits fait obstacle au dialogue. Or le cheminement avec des personnes en grande difficulté nous a fait prendre conscience, à nous qui n'avons pas vécu de telles situations, que la réalité est bien loin de ce que nous connaissons.

Lors d'une vague de froid, nous avons été amenés à interpeller en urgence différents responsables (mairie, HLM, préfecture) à propos de deux familles logeant dans des pavillons HLM sans chauffage. L'organisme logeur envoie alors un ouvrier poser un simple radiateur, bien dérisoire pour chauffer deux pavillons ! Nous achetons quatre poêles à pétrole.

Quelques mois après, cette décision sera approuvée par le président de la commission des affaires sociales du conseil général. Mais ni les HLM, ni le conseil général n'accepteront officiellement de rembourser l'achat des poêles. Pourtant quelques semaines auparavant, cette même société HLM avait été condamnée en référé pour manque d'entretien du logement habité par l'une de ces familles.

De plus, lorsque le relogement sera réalisé, les familles devront attendre plus de six mois avant qu'un état des lieux ne soit établi. Il faudra également beaucoup d'énergie pour obtenir que l'un des logements soit réhabilité de manière convenable.

A cette occasion, nous avons réalisé à quel point le fonctionnement de ces logements dits “ « PSR » est complexe.

Le conseil général n'est pas seulement garant des loyers, mais aucune réfection n'est engagée sans son accord. C'est tout autant notre propre ignorance du fonctionnement de la société que celle des personnes en difficulté, qu'il s'agit de vaincre pour permettre l'accès aux droits.

Par les personnes qu'elle permet de rencontrer et les situations ainsi révélées, la Maison Quart Monde nous a donné l'occasion d'apprendre ensemble comment mieux défendre les droits de l'homme.

J'ai ainsi été témoin de plusieurs situations qui me questionnent. Par exemple, celle de cette famille vivant depuis des années dans des caravanes pourries, à qui la commune a refusé l'accès à l'eau, fermant à certains moments le cimetière pour qu'elle ne puisse pas s'y approvisionner. Outre le besoin vital d'eau, qu'en est-il du droit d'aller se recueillir sur la tombe d'un ami décédé récemment ?

Etrange situation de non-droit lorsque des branchements électriques défectueux mettent en danger cette même famille et qu'un responsable de la préfecture me confie : « Faites quelque chose, moi, je ne peux rien... si je fais venir un électricien, il refusera d'engager sa responsabilité ».

J'ai parfois le sentiment d'être dans un autre monde. Il s'agit pourtant bien de notre pays et de nos concitoyens.

Cela conforte l'idée que nous ne nous battons pas seulement pour que les exclus accèdent à la citoyenneté, nous nous battons ensemble avec les exclus pour devenir, les uns les autres, de vrais citoyens.

Être défenseur des droits de l'homme, ou le devenir, me semble ressortir du même débat que celui qui existe sur la part d'inné et d'acquis.

Les conditions qui nous font agir pour défendre les droits de l'homme sont liées d'abord à nos aptitudes personnelles, humaines : notre sensibilité « naturelle » à l'injustice, aux injustices et notre capacité à nous remettre en cause, à vouloir changer des situations que nous jugeons inacceptables. Nous réagissons certes chacun différemment mais nous avons vocation à développer nos capacités. En cela, la vie, l'éducation, la participation à des mouvements militants nous ouvrent les yeux sur des situations, des réalités que nous acceptions comme des fatalités et nous forment.

Première étape dans cette avancée : l'éveil de la conscience, de la dignité due à tout être humain. Cet éveil, personne ne peut en faire l'économie.

Deuxième étape : chercher à connaître en profondeur les situations dans leurs causes, leur contexte, les résistances déployées, les combats menés. Cette recherche nous oblige à quitter nos cercles familiers. En effet, la défense des droits se fait presque naturellement pour soi-même, pour notre entourage, moins facilement pour celui qui nous paraît « lointain », d'où la nécessité de devenir « proche » pour comprendre, se comprendre.

Enfin, si nous devons comprendre comme de l'intérieur, il nous faut aussi dépasser l'insoutenable de certaines situations car celui-ci peut nous empêcher d'agir réellement. Il nous faut, avec les plus pauvres de notre société, accepter la peur, l'impuissance face à l'extrême

misère pour les dépasser et lutter contre.

Car la question des droits de l’homme nous met devant nous-mêmes, nos rapports avec les autres, notre vie quotidienne. Avec les plus pauvres comme partenaires, près d'eux, nous apprenons à traduite en gestes simples, en actions concrètes l'ambition démesurée de vouloir détruire la misère. Tel est à mon sens le formidable pari qu'il nous faut faire si nous voulons contribuer à la réhabilitation des droits des plus démunis.

Pas les droits sans les devoirs, entend-on dire parfois. Sans doute, à condition de bien s'entendre sur le sens du terme « devoir ». Dans sa présentation de la Déclaration universelle des droits de l'homme, René Cassin parle de « service d'autrui ». Le devoir, lié aux droits humains, ne serait-il pas « responsabilité », celle qui se vit personnellement et collectivement ? Nous sommes responsables de nous-mêmes et des autres.

Les plus pauvres n'assument-ils pas cette responsabilité dans leur souci que celui qui est à côté, leur « proche » puisse vivre dignement ? Ils n'ont pas toujours l'opportunité de montrer ce souci qui pourtant les habite, pas toujours les moyens de réaliser eux-mêmes seuls cette tâche. Ils essaient de « mettre des gens autour », de chercher de l'aide, des lieux pour assumer, à leur manière, cette responsabilité.

Les Maisons Quart Monde font partie de ces lieux de rencontre, de formation, d'apprentissage, où chacun peut exercer ce « service d'autrui ». C'est ainsi que Josiane Potier est venue avec Monsieur Grégoire, sûrement à la rue depuis plusieurs années. Elle-même a vécu, vit, des périodes « dehors ». Elle a fréquenté la Maison Quart Monde à une période plus stable dans sa vie.

Madame Potier n'introduit pas cet homme par hasard. Sa première demande est un bon pour un vestiaire destiné à celui-ci. Même si sa demande se justifie, ce n'est qu'une entrée en matière, ce qu'elle vient chercher est d'un autre ordre. Ils repartiront d'ailleurs sans ce bon, ils n'ont pas réellement besoin de la Maison Quart Monde pour cela.

Madame Potier et Monsieur Grégoire vont mettre en lumière que pour eux, la Maison n'est pas un lieu de service mais un lieu où la réalité est prise en compte d'une autre façon. Madame Potier va s'en servir comme d'un lieu de confrontation, dans le respect - une manière de s'aider à garder la dignité malgré tout, pouvoir expérimenter cette responsabilité que la vie de l'autre me concerne quelle que soit ma place dans la société. Comme pour introduire ce qu'elle veut dire, Madame Potier présente la Maison Quart Monde en ces termes : « Ici, on est comme une famille... on fait des réunions, on parle de ce qu'on vit, de ce qu'on pense. Moi, j'ai témoigné à une université populaire... le maire devait venir, il n'est pas venu ».

Après cette entrée en matière et devant nous comme témoins, elle se met à parler à Monsieur Grégoire du respect que chacun doit d'abord à soi-même : « On est au fond du trou. C'est pas une raison, il faut remonter, il ne faut pas se laisser aller » et comme pour elle, le premier combat lorsqu'on est à la rue c'est d’être propre, elle ajoute : « Je te le dis ici parce que ce sont des amis et que je t'aime bien. »

Et Monsieur Grégoire ? Comment est-il lui aussi acteur dans cette quête fondamentale du droit à la dignité ? Je le rencontre fréquemment dans la rue, toujours à la même place. Un jour, il m'arrête pour me dire : « Josiane, il faut que vous l'aidiez, il va lui arriver malheur à vivre comme elle vit » et il insiste là-dessus.

Josiane Potier avait besoin de dire sa lutte pour la dignité, la sienne et celle des autres, devant témoins et dans un lieu où ce combat s'inscrit dans d'autres combats, y prend sens. Elle offre aussi cet espace à Monsieur Grégoire.

Défendre la dignité, on ne peut le faire seul. Nous avons besoin de quelqu'un pour, avec lui, partager ce souci, être relié, être un membre de cette famille humaine qui veut que la dignité de chacun soit vécue, reconnue.

Des espaces comme l'art nous mettent aussi en lien avec le monde et nous permettent de se retrouver en tant qu'êtres humains, au-delà de toutes les différences, pour communier au beau, pouvoir l'exprimer. Cela remet debout.

« On n'est pas des chiens », sempiternel leitmotiv dans votre bouche, gens de la misère.

En êtes-vous sûrs ? En êtes-vous bien persuadés ? Vous sentez-vous différents de... ? Êtes-vous autres que ce que les gens « bien » vous renvoient, vous retournent ce qui vient de vous ?

Pourquoi les lois qui doivent protéger, garantir les droits de l'homme s'arrêtent-telles juste avant vous ?

Y aurait-il une place à part pour vous dans l'univers : pas des animaux, non, pas des animaux mais des hommes ?

Je crois que le sens profond des actions « Art et Poésie » qui sont menées à Caen est là : vous remettre au cœur de l'humanité.

Je vous sens très proches du début du Mouvement ATD Quart Monde quand Joseph Wresinski faisait venir une esthéticienne au camp de boue de Noisy-le-Grand, ou qu'il accrochait des tableaux au mur des locaux communs de ce même camp, ou qu'il demandait des vitraux à Bazaine.

Et ce qui pour moi est devenu évidence, c'est vous qui l'avez ancré en moi. Des bribes de mots, des phrases, des gestes me le prouvent, faisant de moi un défenseur des droits de l'homme, de tous les hommes.

Je me souviens de Pierre au bilan d'une journée familiale « Art et Poésie », disant que le plus important pour lui avait été la minute de silence pour les familles des écoliers écossais morts assassinés la même semaine. Pierre défendait le droit à la compassion, à l'émotion.

Je me souviens de Christiane, au sortir d'une pièce sur la fin de vie du danseur Nijinski, qui me confie s'être sentie proche de lui, de sa folie, quand lui furent enlevés ses huit enfants, Christiane défendait son droit à dire ses sentiments.

Je me souviens d'Huguette quittant sa maison à l'énorme fuite d'eau pour venir écouter des poèmes d'André Velter et disant : « Quand on entend de belles choses comme ça, ça nous fait rêver un petit peu comment pourrait être notre vie, mais quand on entre à la maison, c'est autre chose. » Huguette défendait le droit au rêve, à l'oubli, aux projets d'avenir, à la réflexion.

Je me souviens de Bernadette disant : « Quand j'ai vu la pièce et quand je suis repartie, j'étais de meilleure humeur, j’étais de bon pied. » Bernadette défendait le droit à la distraction, au rire, à la fête.

Je me souviens de vous qui étiez là, dans mon jardin, mêlés à mes amis, ma famille, après la mort de mon fils. Vous m'avez montré votre droit à aider, à soutenir les autres.

Ce que vous m'avez appris, par ce que vous êtes, par ce que vous dites, par ce que vous faites, c'est qu'il y a beaucoup de besoins chez l'homme, qu'ils sont indissociables, qu'il ne faut pas les classer ou les régler par priorité mais tous ensemble.

On a tendance à penser nourriture, logement, santé, on oublie le rire, l'émotion, le pardon, les projets, le bonheur des enfants, enfin tout ce qui fait la vie.

Vous m'avez appris aussi que vous défendiez vous-mêmes déjà tous ces droits, que vous m'acceptiez pour les défendre à vos côtés.

Pour finir, un dernier souvenir qui n'est pas lié à vous, ni au Mouvement ATD Quart Monde, c'est un clown. Ce clown joue pour les enfants à Sarajevo pendant la guerre. Il dit : « Ici, il y a beaucoup d'organisations humanitaires, elles sont là pour la survie des gens. Moi, je suis là pour la vie. »

Pour citer cet article :

Patrick Duval, Jean-Claude Bourbon, Marie-Hélène Boureau et Jean-Luc Simon. «Apprendre ensemble la dignité de chacun». Revue Quart Monde, N°168 - La dignité comme expérienceAnnée 1998Revue Quart Monde
document.php?id=2815

Quelques mots à propos de :  Jean-Luc  Simon

Patrick Duval est marié, 2 enfants. Professeur de mathématiques en lycée, Allié du Mouvement international ATD Quart Monde depuis 1979, Patrick Duval est d'abord engagé avec les jeunes du Quart Monde, puis délégué de ce Mouvement pour la Basse-Normandie de 1991 à 1997. Il est actuellement impliqué dans une action en partenariat étroit avec des militants Quart Monde.