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La rédaction

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Éditions Boréal Compact, 1996, 405 pages.

Dans le quartier montréalais de Saint-Henri, pendant la Seconde Guerre mondiale, Florentine travaille dans un café et y rencontre des ouvriers et employés. Issue d’une famille de dix enfants en grande difficulté, elle raconte la honte, l’angoisse et la peur de la misère. Elle offre chaque mois sa paye à sa mère pour faire vivre sa famille qu’elle rejettera plus tard pour chercher à sortir définitivement de ce monde d’exclus.

La mère de Florentine, touchante de sincérité, mène le combat quotidien pour survivre grâce à la force de son amour pour les siens. Elle excuse tout à son mari et à ses enfants. Elle accepte avec courage la faiblesse de son fils aîné, la maladie de son petit garçon, la prochaine naissance d’un onzième enfant, le mariage sans amour de sa fille et la fuite de son mari vers la guerre. Elle sait que la misère force le destin de chacun.

Seule façon pour les hommes de retrouver une dignité en l’absence de travail : s’enrôler dans l’armée. Offrir à sa famille une solde mensuelle en échange de sa vie est le dernier sacrifice que les hommes font aux leurs.

Les mots sont durs pour exprimer la misère, la honte et la peur de Florentine et des siens. Mais la lutte pour le logement, le travail et la dignité des hommes est toujours d’actualité. (Brigitte Claustre).

Points Seuil, 1996, 180 pages

Une enfance et une adolescence dans une famille kabyle, pendant l’entre-deux guerres, en Haute Kabylie. C’est là que vivent les Menrad. Une famille nombreuse. Sept personnes. Seul le père travaille. La misère s’installe.

Ils ne font plus, comme on dit, « figure de pauvres ». Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont pauvres. Ils sont comme les autres, voilà tout.

C’est, à peine transposée, la jeunesse même de l’auteur que nous découvrons. Unique garçon de la maisonnée, il était destiné à représenter la force et le courage de la famille au milieu des sœurs et des tantes qui vont participer à son éducation. Laissant sa famille au soin de son frère, Ramdane quitte, un matin, son village pour aller travailler en France. C’était l’ultime ressource, le dernier espoir, la seule solution. Il a eu plus de chance que la plupart de ses camarades, il a pu étudier, conquérir un diplôme, sortir de la pauvreté.

Ce témoignage, plein de vérité et d’une émotion souvent teintée d’humour, est d’un admirable conteur qui est devenu dans l’Algérie d’aujourd’hui, à la lettre, un classique. (Janine Dantan).

Éditions du Seuil, Paris, 1997, 353 pages

Dialogues entre Jean Lacouture, journaliste, et Miguel Estrella, pianiste argentin, qui fut emprisonné pour ses idées et sa résistance à la dictature. De cette terrible expérience est né ce livre d’entretiens autour de la musique et surtout de « Musique Espérance », une association créée voilà quinze ans par Miguel Estrella dans le but de rassembler les êtres humains dans le respect de la tolérance, de la dignité humaine, et du droit à la musique pour tous.

Un grand nombre de concerts et d’animations musicales ont lieu en milieu rural, dans les entreprises, les prisons, les hôpitaux, les quartiers pauvres, les associations de voisinage, les églises de quartier, etc.

« Il faut travailler pour les droits de l’homme, par la musique, dans des pays où ces droits sont aujourd’hui bafoués, et pour le « Quart Monde » dans les pays riches et industrialisés... Saisir la réalité de la musique pour entamer une action de développement afin que la misère ne soit pas une fatalité. » dit Miguel Estrella. Un livre passionné et passionnant. (Janine Dantan).

Éditions de l’Atelier, 1998, 156 pages.

Journaliste, spécialiste des problèmes de développement, l’auteur fait découvrir comment, dans différentes banlieues de Rio de Janeiro, et même dans un asile psychiatrique, on a décidé de créer une télévision populaire, « Tvmaxabomba ». Animée par des responsables de rue, elle vise à faire reconnaître la dignité des personnes qui vivent dans ces quartiers défavorisés et à améliorer leurs conditions de vie.

La vidéo doit aider les gens à connaître leurs droits et à valoriser leur savoir-faire. Ils ont exprimé leur colère devant les caméras, par exemple, pour l’enlèvement des ordures, et ils ont obtenu satisfaction de : « Avec la caméra, quelque chose s’était passé. » « Tvmaxabomba » a donc agi comme un moyen d’expression qui a permis aux habitants de prendre conscience de leur identité collective et de retrouver leur fierté.

Les associations d’habitants constituent, dans les favelas, une force d’intervention précieuse pour lutter contre la violence, la drogue, la corruption et militer en faveur des droits de l’homme.

On s’efforce de mettre en image ce qui préoccupe les habitants : les problèmes d’insalubrité, de chômage, d’éducation, de santé et d’envisager l’action collective à mettre en œuvre pour résoudre ces problèmes. Adultes et jeunes participent aux discussions, dans un respect mutuel.

En dénonçant des situations de grande pauvreté, cette télévision cherche à faire parler les gens, puis à les faire agir et réagir pour qu’ils puissent révéler les forces qu’ils avaient en eux et qu’ils ne savaient pas utiliser. Elle met en valeur leur courage. Ce sont souvent les femmes qui jouent un rôle important dans ces combats et leurs interventions redonnent espoir à celles qui les regardent ! (Françoise Louis-Lucas)

Robert Laffont, 1998, 175 pages.

L’auteur, fils d’une noire et d’un blanc, est né en 1827 dans l’esclavage. À huit ans, il partit enchaîné pour être vendu. Acheté par un docteur, un humaniste, il apprendra le métier de fondeur et clandestinement, la lecture.

Toujours révolté, il mettra dix-huit ans à conquérir sa liberté. Il exerce alors son métier, se marie, puis fonde plusieurs entreprises. Ses enfants firent des études supérieures. En deux générations, les Parker étaient passés de l’esclavage à la classe bourgeoise aisée. John mourra en 1900.

Parallèlement à cette réussite, John Parker lutte clandestinement contre l’esclavage au péril de sa vie (sa tête sera mise à prix, sa maison assiégée). Il va aider les esclaves à fuir vers le Canada en appartenant à la fameuse filière de l’« Underground Railroad » à laquelle de rares blancs abolitionnistes participèrent, et encore plus rares, quelques noirs.

Cet homme hors du commun raconte ici ses souvenirs de lutte (qui furent oubliés pendant un siècle) plus que sa vie familiale et professionnelle.

Ils font d’abord revivre quelques épisodes de la vie de l’enfant puis de l’adolescent esclave et à travers eux, les conditions épouvantables imposées aux noirs. Puis ce sont les récits des multiples évasions organisées par l’auteur. Moments de violence, de passions, d’audace et de peurs. Les esclaves fugitifs se retrouvaient face au fleuve Ohio au-delà duquel l’esclavage était interdit. La barque de Parker était là pour les faire traverser sous le feu des poursuivants qui n’hésitaient pas eux aussi à franchir le fleuve.

Ces souvenirs sont accompagnés de nombreuses notes historiques et d’une biographie de l’auteur. (Jean-Jacques Boureau)

Editions de l’Atelier, Editions Quart Monde, 1998, 304 pages.

Si l’on me demandait de désigner le seul ouvrage que l’on pourrait sauver de l’autodafé de notre bibliothèque des sciences de la complexité qu’exigerait « le Grand Simplificateur »  (ivre du pouvoir que lui vaudrait l’asphyxie d’une Démocratie ne s’interrogeant plus sur le sens de ses propres projets), je désignerais sans hésiter cet étonnant et inclassable ouvrage collectif : « Artisans de Démocratie ».

Pour nous donner une chance de restaurer la démocratie, bien sûr, mais aussi pour nous permettre d’être enfin attentifs à la « faisabilité » de l’action réfléchie en situation complexe, fut-elle dramatiquement complexe.

Ce pari surprendra peut-être le lecteur de bonne foi qui aura du mal à repérer sur les rayons des librairies cet ouvrage d’apparence modeste, publié par un éditeur qu’ignorent presque les grands médias et les institutions scientifiques : le travail et l’action sociale ne sont pas encore des disciplines prestigieuses pour nos académies ! [...]

On a sans doute repéré son origine en notant le nom de son éditeur : les auteurs sont aussi des membres d’ATD Quart Monde, et ils nous livrent ici quelques bribes de l’expérience réfléchie de cette exceptionnelle aventure « réussie » (au moins en ceci qu’elle n’a pas encore échoué !). Chacun, aujourd’hui, reconnaissant ce nom, sait aussi qu’il vit dans une société qui cherche à ignorer l’extrême pauvreté qu’elle porte en elle. Ne peut-elle « nouer cette alliance entre ceux du dedans et ceux du dehors,... rétablir la dignité de tous... et redonner sens à la mission des institutions ? ».

« Pour entreprendre cette recherche sur la manière dont le Mouvement ATD Quart Monde permet à la société de rejoindre les plus pauvres dans le combat contre la misère, le professeur Rosenfeld et moi-même avons choisi de recueillir les histoires de personnes ayant réussi à mobiliser une de leurs communautés ou de leurs institutions contre la grande pauvreté. ... De telles réussites font réfléchir : le citoyen, le professionnel, l’institution peuvent jouer un rôle dans la persistance ou la disparition de la grande pauvreté... » (B.Tardieu, p.22 ).

« A la fin de ce travail, je suis resté fasciné à la fois par la démarche d’apprentissage à partir des actions réussies et par son résultat... » (J.M.Rosenfeld, p.15 ).

Ces douze histoires nous sont souvent presque familières : chacun connaît l’Education nationale, l’EDF, le tribunal ou le menuisier voisin... Ces « réussites » nous disent les permanentes capacités d’invention rendues possibles par « le changement de regard » [...]

Je ne crois pas que le mot « complexité » apparaisse une seule fois dans tout l’ouvrage, mais il me semble qu’il constitue une illustration convaincante des pratiques autant que des théories de « la modélisation de la complexité, chemin faisant ». Ne devons-nous pas dès lors le trouver au cœur de notre vivante bibliothèque des sciences de la complexité ? (Jean-Louis Lemoigne).

Extraits d’une note de lecture publiée par J.L. Lemoigne, professeur des sciences des systèmes à l’Université d’Aix-Marseille, dans la revue « Chemin Faisant... Lettre MCX N° 31 » (avril 1998).

Comprendre pour s'en sortir

Préface de Jean-Michel Belorgey

Editions L'Harmattan, 1998, 272 pages

Animateur de quartier dans la banlieue lyonnaise, coordinateur de formations d'adultes, impliqué dans différents dispositifs d'insertion par l'économique, conseiller municipal, auteur d'une thèse sur les cités de transit, Gilbert Clavel sait de quoi il parle. Sa triple compétence (origine ouvrière, militantisme, doctorat en sociologie) nous livre ici une lecture fortement protestatrice de ce qu'il appelle « l'économie de l'exclusion » à l'œuvre dans tous les domaines (logement, urbanisme, travail, santé, école, famille, droit, pratiques sociales, idéologies).

Démonstration argumentée et convaincante, même si elle n'apporte pas de grandes révélations aux lecteurs déjà avertis, sauf à leur rappeler le caractère multidimensionnel des processus décrits et les effets aggravants qu'ils génèrent dans la durée. Ce n'est pas le moindre mérite de cette analyse que d'avoir pris en compte le long terme. Avec le recul par exemple, on peut convenir que pour beaucoup de gens, l'admission dans les cités de transit a plus traduit le « terme d'un processus d'exclusion » que « le point de départ d'une promotion par le logement », contrairement aux discours tenus à ce propos. Avec le recul encore, on peut constater qu'« un cinquième des bénéficiaires du RMI déclarent avoir subi une mesure de placement dans leur enfance, sous différentes formes ».

Mais bien sûr, au-delà du constat et le sous-titre de l'ouvrage aidant, nous attendons la « mise en perspective » développée dans la dernière partie.

Après avoir reprécisé les notions de précarité, de pauvreté et d'exclusion pour tenter une « approche par degrés » rendant mieux compte que les « approches classiques » de la dynamique complexe des processus qui affectent les individus, et après avoir relativisé les notions de désaffiliation, disqualification, désinsertion mises en avant par certains pour mieux cerner tels ou tels avatars de l'intégration sociale, l'auteur entend réhabiliter la notion d'exclusion, plus transversale et plus englobante, esquisser les contours d'une « problématique » de l'exclusion, envisager même une « théorie » de l'exclusion.

Après avoir revisité les notions de « classe sociale », de « couche sociale », de « lumpenproletariat » et analysé l'évolution des « classes moyennes », l'auteur s'interroge pour savoir si les exclus constituent une entité sociale spécifique. Sa réponse est affirmative. Pas seulement parce qu'ils vivent une « parenté de conditions », une impossibilité de « peser sur leur situation » sans la médiation d'associations, mais parce qu'ils exercent à leur insu une « fonction repoussoir » en permettant aux autres groupes sociaux de s'identifier et de se valoriser socialement en se différenciant d'eux.

Au cœur de ce jeu de représentations : l'individualisme. « Dans le mode de production capitaliste, tous les individus cherchent à maximaliser leur fonction d'utilité sociale et aspirent à un travail plus rémunérateur et socialement plus prestigieux ». A charge pour l'Etat de protéger l'individu « des aléas de l'existence et des excès du libéralisme économique ». Mais la crise de la société salariale industrielle ébranle cet équilibre. L'Etat ne parvient plus à protéger suffisamment ceux qui sont « les moins armés professionnellement, culturellement, familialement, socialement ». « Tout se passe comme si les pouvoirs publics étaient constamment dépassés par une réalité sociale mouvante qui secrète en permanence de nouvelles situations de pauvreté et d'exclusion ». « Il faut donc prendre de nouvelles mesures pour rattraper les exclus et installer de nouveaux filets de protection. C'est dans cette logique que se multiplient les espaces sociaux spécifiques, à la fois produits du processus d'exclusion et médiateurs d'insertion. En finir avec l'exclusion suppose d'en finir avec cette logique d'ajustements conjoncturels à une réalité sociale globale non maîtrisée ».

Passer d'une société d'exclusion à une société solidaire suppose une évolution culturelle de grande ampleur. Une loi contre les exclusions ne servira à rien si ne sont pas modifiés en profondeur les représentations, les pratiques et le modèle de société qui les sous-tend (une autre conception du développement économique, une véritable politique sociale de l'éducation, des revenus et du droit). L'auteur y ajoute quatre conditions : mettre les exclus au centre de toutes les politiques et pratiques ; les reconnaître comme acteurs ; les réintégrer dans les politiques de droit commun ; assurer une formation appropriée à tous les agents chargés de mettre en œuvre ces politiques au bénéfice de tous.

On aura reconnu que l'auteur se réfère sur bien des points à l'expérience et à la pensée du Mouvement ATD Quart Monde. (Daniel Fayard ).

Pour citer cet article :

La rédaction. «Livres». Revue Quart Monde, N°168 - La dignité comme expérienceAnnée 1998Revue Quart Monde
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