N°170 - Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirs

Type de document : Article
Pierre Maclouf

« Marqués par le respect mutuel »

Résumé

Les universitaires qui ont participé au programme Quart Monde-Université peuvent-ils valider une recherche menée hors du sérail ? Et si oui, comment pourront-ils faire prendre au sérieux l'intelligence des êtres humains vivant dans la misère ?

C'est bien en tant qu'universitaires que nous nous sommes engagés dans ce programme. Et d'ailleurs, nos partenaires, les « militants » et les « volontaires », n'attendaient pas de nous que nous masquions ce que nous sommes, pour établir une connivence qui aurait alors été illusoire. Encore moins voulaient-ils que nous transformions notre identité intellectuelle en une expression émotionnelle. Ils souhaitaient que nous respections pleinement ce que nous faisons. Honorons donc ce qui fut attendu de nous.

Le respect : ce programme a été marqué par un respect mutuel. La première condition du respect des autres est le respect de soi. J'ajouterai que, pour un universitaire, ce respect-là concerne, tout autant, ce dont il parle. Respect de l'univers existant pour le biologiste ou le physicien  - Luigi Mosca est l'un des six universitaires au nom de qui je m'adresse à vous ; respect des textes et des situations vécues pour les juristes, Jean-Maurice Verdier et Pierre-Yves Verkindt ; et, pour deux encore, Gaston Pineau et Paul Taylor, spécialistes des sciences de l'éducation, respect du fait d'apprendre.

Pour dire ce qu'a été notre expérience d'apprendre dans ce programme, ne partons pas d'une définition abstraite de l'université, mais des différentes pratiques qui constituent l'activité concrète d'un universitaire.

Que recouvre ce mot : « universitaire » ?

Je dirais : d'abord un métier. Comme tout métier, celui-ci consiste à combiner, dans un cadre professionnel, plusieurs tâches élémentaires.

Pendant les cinq années où j'ai donné mes cours dans l'amphithéâtre voisin - l'amphi Turgot - , je songeais que la nature de ces tâches a peu changé, depuis ce qui se pratiquait déjà, en Sorbonne, au Moyen Age, au temps de saint Thomas d'Aquin.

Etre un universitaire, cela veut dire faire quatre choses, qui ont toutes été mises en jeu ici.

Premièrement, transmettre, dans un domaine donné, un état de la connaissance, saisie dans son mouvement. Et, pour pouvoir la transmettre, organiser cette connaissance.

Transmettre les fondements du savoir : c'est un peu ce que chacun de nous a essayé de faire dans le programme Quart Monde-Université. Cela s'est accompagné d'un travail d'accouchement de la pensée : ce que Socrate appelait « maïeutique ». Elle n'a pas joué dans un seul sens, mais réciproquement : notre démarche a reposé sur le dialogue - un dialogue constant, d'où tout le reste a découlé.

Pour nous tous, c'est cette dimension inédite, très différente d'une situation d'enseignement depuis une chaire, qui a constitué la principale raison d'engagement dans le programme.

Deuxièmement, l'enseignant est aussi un chercheur qui essaie de faire progresser une petite partie, une « particule », du savoir, dans un domaine. Cette progression, pour être réalisable, porte sur des objets limités. D'où l'importance très grande de la définition de ces derniers.

C'est la contrainte majeure dans les sciences sociales : dépasser le thème, pour arriver à l'objet de recherche.

Ici, il y a eu une élaboration conjointe. Les personnes venues du Quart Monde n'ont pas seulement été impliquées dans le processus du travail de recherche : les entretiens ou leur analyse, par exemple. Elles ont apporté leurs propres capacités de construction des questions de recherche.

Dans cet échange, s'est opéré ce qui constitue l'objet : le choix d'un angle de pensée. Cet angle, tout d'un coup, éclaire ce qui, sans ce point de vue, ne serait qu'un thème d'intérêt général : passer du travail aux « savoir-faire », des droits de l'homme à la « représentation des plus pauvres », de la famille au « projet familial et au temps » ...

Ces formulations ne sont pas d'une qualité différente de celles qui sont élaborées dans un cadre plus habituel. Il convient de souligner le processus qui les a permises, dans la confrontation avec les questions et l'expérience des acteurs.

En d'autres termes, il s'est agi d'une vraie démarche de recherche, justement par la proximité de ses objets avec ce qui se pratique d'habitude.

Chercher, surtout dans le domaine des sciences humaines, suppose un effort de mise à distance. Mais ce n'est pas suffisant. Et même, l'on risque ainsi de passer à côté de la vérité de la chose qu'il s'agit de comprendre : en psychanalyse, en sociologie, en économie ou en histoire, un discours peut être « objectif » et en même temps dépourvu de justesse.

On soulignera une autre dimension de notre expérience : réciproque et basée sur le dialogue, elle s'est accompagnée d'un effort de compréhension. Il a ainsi fallu "prendre au sérieux" ce que disaient les autres acteurs, refuser de ne pas entendre - c'est-à-dire accepter de comprendre - , leur propos. Il a fallu comprendre leur capacité de compréhension.

C'est à partir de ce moment qu'ont pu être atteintes les idées les plus significatives qui nous ont permis de nous saisir de ces petites parcelles du champ de la connaissance, que la recherche a pour but de labourer.

Nous voudrions insister sur ce point : nous avons rencontré chez les personnes du Quart Monde et chez les volontaires, des idées, des hypothèses et des analyses que l'on ne saurait ramener, sans contresens, à la simple expression d'une protestation ou d'une conviction.

Troisièmement. Travailler dans l'université, c'est aussi communiquer les résultats de ce travail au jugement critique de collègues : c'est là le principal moyen de contrôle de sa validité, et la troisième composante du métier d'universitaire. Cela passe par des publications (articles et livres) et aussi des rencontres formelles : les colloques.

La science, pas plus que l'art, n'est à elle-même sa propre fin : il s'agit de faire part du travail à d'autres. Ici, cette part - notre livre - a reposé sur la participation de chacun, avec toute l'exigence que cela a représenté, notamment pour ce qui est de l'écriture.

Il existe d'autres démarches de « recherche engagée », ou qui ont voulu se lier à des pratiques. On pense à deux sociologues aussi différents par ailleurs qu'un Alain Touraine et un Pierre Bourdieu. Mais aucune n'est allée à ce point de construction commune d'objets, de confrontation dans l'analyse et l'écriture. A ce point d'intégration, par leur pensée, par leur écriture, des militants ou des pauvres dans un travail universitaire.

Soulignons qu'un tel processus demande du temps. Plus de temps qu'un processus habituel : un temps nécessaire pour donner consistance à cette égalité des conditions de participation, qui supposait aussi une modification des uns sur les autres.

Quatrièmement. Enseigner, chercher, communiquer. Toutes ces tâches, sur la combinaison desquelles repose notre métier, sont en grande partie auto-administrées par les universitaires eux-mêmes.

La liberté du professeur - du « savant » - , la décentralisation qui en est le cadre nécessaire, supposent une implication directe des universitaires dans la gestion de leur activité.

C'est pourquoi les universités ont été parmi les premières organisations à inventer cette forme d'action collective : le réseau (et aussi les réseaux de communication - Internet est né dans les universités).

Ce fonctionnement en réseau a constitué une caractéristique du programme Quart Monde-Université, qui se déroulait à Caen, Lille, Bruxelles, autant que dans les sessions plénières à Chantilly. Et c'est là un autre aspect de la modernité de ce programme.

Cela dit, l'indépendance des universitaires favorise l'individualisme, voire le renforce, si l'on excepte le cas des équipes structurées par une perspective commune. Ce fut peut-être l'une des difficultés majeures des universitaires engagés dans ce programme dont les autres acteurs étaient, quant à eux, adossés à une pratique, à une vision des choses communes, celles du Mouvement ATD Quart Monde.

Revenons à la recherche. Elle fut l'enjeu du programme. Mais le programme supposait aussi que le chercheur acceptât une certaine perte de sa maîtrise.

Ce fut une contrainte, certes. Elle a renforcé l'autre exigence, celle d'une rigueur passant par le détour de la constitution d'un matériau.

A propos de matériau : nous avons jusqu'ici parlé de ce qui nous a rapprochés, les uns et les autres. Les « acteurs-auteurs » du programme Quart Monde-Université étaient toutefois fort dissemblables. Il ne s'est pas agi d'abolir de manière factice cette dissemblance. Au contraire, nous avons pris nos statuts respectifs comme matière de travail, interrogeant sans discontinuer ces distances.

Nous parlions tout à l'heure de « respect ». Il y a chez le savant un respect de ce dont il parle, choses ou hommes (pauvres ou moins pauvres), une précaution, parfois quasi-religieuse, à l'égard de ses objets de recherche : une précaution qui est une crainte au sens où la Bible nous parle d'une « crainte » de Dieu, révérence pour ce qui est cru, et est tellement plus grand que le croyant.

La science, quelle qu'en soit la discipline, demande cette même modestie à l'égard de quelque chose qui dépasse de beaucoup chaque chercheur : la connaissance accumulée par tous les hommes, dans l'aridité de la recherche comme par l'expérience vécue.

Concluons. La science est un métier. On sait, avec ce puissant sociologue que fut, voici près d'un siècle, Max Weber, que le « métier de savant » est aussi une « vocation »: l'attrait pour la recherche désintéressée de la vérité, qui demande cette attitude d'esprit que Michel Serres a appelée jadis : « détachement ».

Dans une conférence donnée en cette même Sorbonne, peu de temps avant sa mort, le grand violoniste Yehudi Menuhin montrait comment une telle attitude - qu'il désignait comme « sérénité » - , est la condition d'un engagement qui ne rende pas aveugle.

Le détachement n'est pas incompatible avec l'engagement, si l'on considère que la science, comme de son côté l'action libératrice, trouvent leur sens en étant orientées par le pôle de ce que la philosophe Hannah Arendt nommait « l'amour du monde ».

D'avoir tenté, avec et comme les autres acteurs, de concilier les exigences respectives - si souvent en dispute - , de la lucidité et de la conviction, c'est la meilleure réussite de notre action commune.

Pour citer cet article :

Pierre Maclouf. «« Marqués par le respect mutuel »». Revue Quart Monde, Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirsAnnée 1999Revue Quart Monde
document.php?id=2609

Quelques mots à propos de :  Pierre  Maclouf

Sociologue, l'auteur est actuellement maître de conférences à l'université de Paris-Dauphine, après avoir enseigné aux universités de Paris I (Panthéon-Sorbonne) et de Limoges. Auteur de « L'insécurité sociale » (1982,avec Antoine Lion) et de « La pauvreté dans le monde rural » (1987, ouvrage collectif), Pierre Maclouf est l'un des coauteurs du mémoire sur la famille publié dans « Le croisement des savoirs ».