N°170 - Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirs

Type de document : Article
Michel Serres

Le vrai savoir sauve de la misère

Résumé

Chacun en fait l’expérience : échanger son savoir avec autrui suscite un enrichissement réciproque. Mais nombre de personnes sont privées de cet enrichissement, peut-être parce que l’humanité a oublié la source de ses cultures...

J'ai enseigné pendant trente ans dans cette maison, la Sorbonne, mais j'avoue n'avoir jamais fait œuvre aussi utile et peut-être aussi décisive que le travail que j'ai fait avec mes amis d'ATD Quart Monde depuis quelques années dans le cadre de ce partage des savoirs.

Je voudrais, pour commencer nos travaux, en avoir une vision globale, et en tirer trois enseignements. Le premier porterait sur l'échange des savoirs, le second sur l'oubli de toutes les institutions humaines concernant leurs origines, le troisième sur ce qu'on est convenu de nommer la reconnaissance.

L'échange. Supposons que je tienne dans ma main un morceau de pain, que je rencontre quelqu'un qui n'en ait pas et que, pour une raison ou pour une autre, je décide de le lui donner. Ce processus a deux états. Dans le premier état, j'ai ce morceau de pain dans ma main et mon voisin ne l'a pas ; dans le deuxième, je n'ai plus de morceau de pain, et mon voisin l'a. Dans le premier cas, j'ai gagné et il a perdu, dans le second cas, j'ai perdu et il a gagné. Les savants appellent cela un jeu à somme nulle : celui qui donne, perd et celui qui reçoit, gagne. L'un perd quand l'autre gagne, et vice-versa. Si l’on additionne les deux états, on arrive à zéro, un jeu à somme nulle.

Supposons maintenant que dans ma main, il n'y ait plus un morceau de pain, de l'argent ou un bien quelconque mais un savoir (un tour de main, réparer une mobylette, une expérience, un comptage, un poème, un théorème...) Dans un premier état, la personne connaît l'astuce, le texte et elle rencontre un voisin qui ne le connaît pas. Si elle le donne, elle enseigne à son voisin cette chose qu'il ne savait pas. Alors advient quelque chose d'absolument nouveau par rapport à l'équilibre de ce don : le premier donne au second ce savoir tout en le gardant alors que le second le reçoit, le gagne. En fin de compte, les deux ensemble l'acquièrent et il est probable que l’enseignant clarifie ce qu’il donne en l'expliquant. Dans ce nouvel échange qui ne concerne pas un bien quelconque mais un savoir, les deux gagnent en même temps. Quelque chose de miraculeux vient de se passer. Le don crée de la valeur, puisque celui qui acquiert ne rend pas plus pauvre celui qui donne et il peut arriver que le donateur s'enrichisse de donner. Cela n'arrive jamais dans l'échange de biens marchands, ce pourquoi je l'appelle un miracle.

Passons maintenant du don à l'échange. L'échange se résume dans le proverbe populaire selon lequel nul ne peut avoir en même temps le beurre et l'argent du beurre. Une fois faite la transaction - l’achat - l'argent change de poche et le beurre change de main. On peut dire que rien ne se passe dans cet échange, sauf la répétition d'un même équilibre sur un plateau dont on change simplement la place. Cette absence totale d'événements fonde la civilisation de l'argent et le commerce, fondés eux-mêmes sur la rareté. Si le premier donne le beurre, il ne l'a plus, si le second cède l'argent, il ne l'a plus. Quand l'un perd, l'autre gagne, mais par l'échange, chacun ne gagne que ce que l'autre perd. Les savants appellent cela aussi un jeu à somme nulle.

Or l'échange de savoirs enrichit à nouveau les deux parties, chacun acquérant le beurre et l'argent du beurre. Voilà pourquoi, l'enseignement ou l'échange de savoirs tel qu'ATD Quart Monde le pratique se fonde sur un circuit dont la loi fondamentale contredit les lois ordinaires de l'échange marchand. L'école et la société ne fonctionnent pas selon les mêmes lois.

Contrairement aux dires usuels, politiques et même ministériels, l’école, gratuite, produit vraiment quelque chose, alors que l’échange marchand fonctionne sur des jeux à somme nulle. La seule valeur ajoutée est toujours le savoir.

Supposons maintenant que cet échange soit réciproque. Il arrive en effet que celui qui enseigne veuille jouir d'une certaine supériorité sur celui qui ne sait pas. Pour éviter à nouveau cette inégalité, il suffit de transformer l'échange en échange réciproque. Mais l'ignorant, que possède-t-il, au départ, dans cette relation d'échange réciproque ? Il suffit pour établir un équilibre d’admettre ce qui est fondamentalement vrai : chacun a quelque chose à enseigner, y compris ces personnes considérées comme les plus démunies. Tout homme sait quelque chose, chacun donc peut enseigner et c'est sur cette base profonde que nous avons travaillé. Du coup l'échange de savoirs ne se fait plus à sens unique, mais à deux partenaires au moins. Chacun est l'enseignant et l'enseigné de l'autre. Les deux partenaires gagnent énormément dans cette transaction qui multiplie les bénéfices du don. Chacun gagne le beurre de l'autre et garde le sien propre. Chacun gagne son propre argent et gagne l'argent de l'autre. Nouveau miracle, voilà constituée une corne d'abondance inépuisable où le savoir s'accroît simplement par cette relation d'échanges réciproques. C’est là quelque chose qu'il nous faudra apprendre patiemment à tous les enseignants, à tous les ministres et à tous les administrateurs qui ne savent pas encore ou qui ont oublié que le savoir ainsi échangé est une corne d'abondance où l'on peut indéfiniment puiser.

Toutes les institutions humaines ont toujours oublié comment elles ont commencé : toutes furent fondées pour lutter contre l'adversité. Toutes. Elles furent fondées pour lutter contre la faim et la famine, contre la soif, contre la souffrance, contre l'injustice, contre la violence, contre l'ignorance et contre la misère. Il n’est pas une seule institution fonctionnant aujourd'hui qui, à l’origine, ne chercha autre chose qu'à résoudre, avec des moyens extrêmement faibles, l'un des visages du mal qui nous accable tous, mal physique, mal économique, social ou même moral.

Mieux encore, toutes les cultures humaines naquirent de là, de la misère. Nous fûmes tous misérables au commencement, ce pourquoi nous avons fondé ensemble les institutions et les cultures de l'humanité. Mais en grandissant, ces institutions et ces cultures sont devenues arrogantes et elles ont toutes oublié leurs humbles origines. Elles ne savent plus pourquoi elles rendent la justice, pourquoi elles organisent des élections, pourquoi elles assemblent des armées, pourquoi elles enseignent le savoir. Les institutions ne savent pas pourquoi les enfants étudient. Les fils ne savent plus que leurs pères affamés mendiaient, souffraient et voulaient à tout jamais que leurs fils ne mendient et ne souffrent plus.

La Sorbonne sans doute, elle aussi, ignore depuis sa fondation au Moyen Age pourquoi elle commença. Nous avons de nouveau à le lui rappeler aujourd'hui. Nous venons ici pour lui enseigner que s'il existe ces murs et ces salles, ce savoir qui s'enseigne et qui s'élabore, ces chaires prestigieuses, c'est parce que des ancêtres lointains, présents ici pourtant, conçurent l'idée souveraine que le savoir miraculeux peut sauver du mal. Au moins en partie. Nous ne venons pas comme des mendiants, nous venons comme des donateurs. Et nous nous enrichirons à enseigner à nos collègues ce que nous avons à leur enseigner.

Et pour finir, la question de la reconnaissance. Ce qui m'a le plus frappé au cours de ces dernières années de travail avec des amis d'ATD Quart Monde et qui correspond tout à fait à ma propre expérience d'enfance, c'est ce thème transversal de la reconnaissance. Mot toujours revenu sur les lèvres et vraie préoccupation de ceux qui veulent acquérir du savoir.

Comment reconnaître un savoir ? Comment reconnaître qu'un savoir est un savoir ? Comment reconnaître quelqu'un dans sa recherche de savoir ? Et au fond, qu'est-ce qu'un savoir reconnu puisqu'un savoir n'existe que lorsqu'il est reconnu ? Et qu'est-ce qu'une personne puisqu'une personne n'existe que lorsqu'elle est reconnue ?

La question fut posée dès le départ de nos travaux. Elle est traitée dans tous les travaux et elle reparaît dans toutes les solutions.

Les savoirs scolaires et universitaires sont constamment appelés dans ce travail des savoirs reconnus, comme le sont aussi les enseignants. La question posée à l'école, la voici : me reconnaît-elle, moi, comme personne et d'abord moi, comme savant ? Elle est posée aux enseignants, elle est posée aux condisciples de la classe. En fait, la vraie question est de savoir si j'existe aux yeux des autres. Est-ce que j'existe comme les autres ? Suis-je reconnu ou exclu ? Comment faire reconnaître le savoir du plus défavorisé ? Comment faire reconnaître les savoirs non reconnus ?

Le savoir n'est reconnu que comme ce qui me fait rentrer dans la société des autres, c'est-à-dire reconnu par elle. Du coup, je l’ai appris grâce à vous, chers amis, ce qui est recherché n’est peut-être pas le savoir mais la reconnaissance qu'il apporte. Donc le partage et l'ensemble des relations équilibrées. Rien n'est plus important et rien n'est plus vrai et c'est cela qui fonde l'idée que la lutte contre la misère et contre l'exclusion passe certes par l'acquisition d'un certain savoir, puisque le savoir permet la reconnaissance, mais surtout par la reconnaissance des savoirs non reconnus.

Je voudrais ici apporter une réflexion qui m'apparaît aussi décisive que celle que j'ai apportée sur le don et l'échange. Je voudrais dire à quel point la question que je viens de poser est fausse, mal posée et sans réponse. Pourquoi ? Parce qu'à l'école, dans ma famille, dans n'importe quel groupe social, si je suis en train de chercher de la reconnaissance, il faut bien que j'avoue que je ne suis pas le seul à le faire. Je ne suis pas le seul à me sentir exclu. D'où la question : comment se faire reconnaître par des gens qui sont à la recherche de la même reconnaissance ? Comment demander du pain à des gens qui sont aussi affamés que vous-même ? Dans l’un des mémoires que nous avons examinés, quelqu’un remarqua comme un secret, qui est probablement le fondement de tout notre travail : pour acquérir de la reconnaissance, il faudrait d'abord en donner. En donner avant de recevoir. Et si c'était cela, le secret ? Bien que tout le monde ait faim et soif de reconnaissance, tous ne peuvent la donner. Mais le savoir ne permettrait-il pas de trouver le secret qui est de donner d’abord de la reconnaissance avant même d'aller la demander ? Voulez-vous acquérir du savoir, du vrai savoir ? Il faut oublier totalement la question de la reconnaissance. Et cela aussi, vous l’apprenez aux professeurs qui sont affamés de reconnaissance.

Sur les trois questions que je viens d'examiner : le don et l'échange, le problème du mal qui fonde la culture et la question inextricable de la reconnaissance, nous ne venons pas les mains vides. Nous venons les mains pleines d'un étrange savoir ignoré dans ces murs, dans ces salles et dans ces chaires. Et maintenant nous demandons aux universitaires dont je fus, d'échanger avec nous le vrai savoir qui sauve de la misère.

Pour citer cet article :

Michel Serres. «Le vrai savoir sauve de la misère». Revue Quart Monde, Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirsAnnée 1999Revue Quart Monde
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Quelques mots à propos de :  Michel  Serres

Académicien, philosophe, Michel Serres a fait partie du conseil scientifique du programme Quart Monde-Université.