N°170 - Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirs

Type de document : Article
Denise Bernia

« Nous avons aimé travailler sur des textes qui nous étaient inconnus »

Résumé

Si, comme l'assure un proverbe africain, la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit, il n'en va pas ainsi de l'esprit. Celui-ci ne peut exister qu'en donnant et en recevant, dans une même respiration. Lorsque les êtres humains haussent leur rencontre au niveau de l'esprit, ils se reconnaissent égaux en dignité et en intelligence.

Table des matières

Nous étions quinze militants Quart Monde de France et de Belgique engagés dans ce programme Quart Monde-Université. Tous nous avons vécu la misère et certains parmi nous la vivent encore. Nous n'étions pas dans ce programme pour raconter notre vie, et nous n'allons pas la raconter non plus pendant ce colloque.

Nous pouvons vous dire que nous connaissons les expulsions, les périodes de vie à la rue, l'éclatement de nos familles, les enfants d'un côté et les parents de l'autre.

Sur les quinze militants que nous étions, neuf d'entre nous ont été séparés de leurs parents en bas âge.

Nous connaissons aussi les mois et parfois les années où nous n'osons pas sortir de chez nous tellement nous avons honte de notre misère et du regard des autres.

Nous connaissons les périodes sans ressources avec l'angoisse de ne pouvoir donner à manger à nos enfants.

Pour que vous compreniez bien qui nous sommes, nous devons vous dire aussi quel est notre niveau scolaire. Douze d'entre nous n'ont pas été plus loin dans leurs études que l'école primaire. Plusieurs n'ont d'ailleurs pas terminé leur école primaire.

Pour participer à ce programme, nous n'avons pas dû passer un concours. Il nous a été demandé de savoir lire et d'être depuis plusieurs années engagés dans l'université populaire Quart Monde, c'est-à-dire dans des lieux où nous avons appris à dialoguer avec des personnes de différents milieux.

Nous avons participé à ce projet non pas en notre nom personnel, mais bien au nom des nôtres.

Nous étions là pour apporter le savoir du vécu de la misère et pour le croiser avec le savoir des sciences. Au départ, nous avions tous peur de ne pas comprendre les universitaires et même de leur parler. Il a fallu un temps pour se connaître les uns les autres. C'était peut-être la première fois que des personnes pauvres pouvaient vraiment être à égalité avec des intellectuels.

Cette égalité-là n'est pas au niveau scolaire, on sait bien que vous connaissez mieux les mots, les livres, les auteurs que nous. Mais vous aviez besoin de nous pour connaître le vécu de la misère.

Pour travailler ensemble vraiment en égalité de co-chercheurs, il nous a fallu, à nous les militants, plus de moyens. Par exemple, nous avons travaillé trois jours par semaine pendant les deux ans, et nous avons eu le soutien permanent d'une personne de l'équipe pédagogique qui était une volontaire du Mouvement ATD Quart Monde.

Nous pouvons dire que grâce à ces moyens, nous nous sommes toujours sentis à égalité avec vous. Nous avons senti un grand respect pour notre milieu, un respect des personnes que nous avons interviewées. De notre côté, nous avons apprécié vos apports et nous avons aimé travailler sur des textes qui nous étaient inconnus. On peut dire que le respect des personnes et des apports a été réciproque.

Tout ce travail de recherche ne s'est pas fait sans confrontation. Mais il s'agissait de confrontation au niveau des idées, et non des personnes.

Pour terminer, je voudrais dire au nom des militants que ce travail ensemble a pu être possible grâce aux enregistrements réalisés tout au long des réunions. Ces enregistrements ont été retranscrits au fur et à mesure sur papier ; ils ont été donnés à chacun. Ainsi nous avions le temps de comprendre ce qui parfois s'était dit trop vite ou de manière trop compliquée. Cela nous a permis de toujours rester dans le coup des discussions et même parfois de prendre de l'avance sur vous...

Nous pouvons dire que nous avons été particulièrement fiers quand vous-mêmes, les universitaires, vous avez été surpris par la justesse et la pertinence de notre raisonnement et de notre questionnement.

Pour citer cet article :

Denise Bernia. «« Nous avons aimé travailler sur des textes qui nous étaient inconnus »». Revue Quart Monde, Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirsAnnée 1999Revue Quart Monde
document.php?id=2602

Quelques mots à propos de :  Denise  Bernia

Engagée à Jeunesse Quart Monde dès 1982, Denise Bernia, 35 ans, a rejoint ensuite le Mouvement ATD Quart Monde et, en particulier, les universités populaires qu'il anime. Elle a travaillé avec le groupe de La Louvière au « Rapport général sur la pauvreté en Belgique ». Elle est l'un des coauteurs du mémoire sur la citoyenneté publique dans « Le croisement des savoirs. » Veuve, elle a trois enfants.