N°170 - Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirs

Type de document : Article
Françoise Vanderelst Ferrand

« Personne ne peut penser à la place d'un autre »

Résumé

Croiser les savoirs ne va pas de soi. Pour relever le défi, tous les participants du programme Quart Monde-Université ont dû avancer pas à pas. Mais imagine-t-on assez les pas demandés aux militants Quart Monde ?

Table des matières

« I have a dream », j'ai un rêve... disait Martin Luther King, le rêve que noirs et blancs, pauvres et riches s'asseyent à la même table... Et « le jour où les hommes libres et instruits rejoindront le Quart Monde, la misère n'existera plus... » disait Joseph Wresinski. Nous avons mis en œuvre ce défi que des hommes libres et instruits rejoignent des personnes en grande pauvreté, non pas dans une relation d'aide ou d'assistance, mais pour ouvrir un nouveau chemin ensemble. Le chemin de la réflexion commune, de la construction d'une pensée qui tienne compte des savoirs de chacun. Non pas une pensée unique, mais une pensée diversifiée, enrichie des apports de chacun.

Ce programme a pu se réaliser et aboutir à la production de ce livre1, Le croisement des savoirs, parce que, au sein de l'équipe pédagogique, nous avons nous-mêmes vécu ce croisement des savoirs. Je me permets d'apporter ici mon propre point de vue.

Au sein de l'équipe pédagogique, j'avais la responsabilité de l'accompagnement et du suivi des militants Quart Monde engagés dans ce programme.

Au jour le jour, pendant deux ans, j'ai été témoin des efforts qui leur étaient demandés : efforts intellectuels innombrables ! On ne se rend pas compte, quand on a bénéficié de l'école, de ce qui est demandé, pour pouvoir dialoguer en égalité, à des gens qui n'ont pas bénéficié de l'école. On peut être un étranger dans sa propre langue : combien les mots sont un barrage continuel ! J'ai été témoin des efforts demandés aux militants pour soutenir le débat intellectuel avec des universitaires, des experts de l'instruction.

J'ai été témoin aussi des efforts de disponibilité qui leur étaient demandés, disponibilité d'esprit et de temps : pouvoir être libre dans sa tête pour pouvoir réfléchir quand la vie ne vous laisse pas tranquille en permanence, c'est un défi à tenir.

Et aussi, j'ai été témoin des efforts de patience. La patience est une vertu. Quand on est habitué à réagir sur le vif, la patience doit s'apprendre. Il nous a fallu beaucoup de patience pendant ce programme.

Mais nous avons tenu ensemble, les militants ont tenu, parce qu'au sein de l'équipe pédagogique mais aussi entre tous les acteurs de ce programme, il y avait une attention, un très grand respect de chacun, de sa vie et de son avis.

Au tout début, une des militantes nous disait : « Attention avec cette recherche, avec nos questions, de ne pas déranger les personnes très pauvres ». Grâce aux militants, nous avons appris la délicatesse que nous devons avoir quand nous approchons des personnes dont la vie est marquée par un trop plein de souffrances et d'injustices.

Pendant ces deux années, les militants ont accepté d'être dérangés eux-mêmes, car il ne s'agissait pas seulement de mettre en commun des idées : c'était à la vie elle-même, à leur vie que nous touchions.

L'équipe pédagogique et, plus largement, les acteurs universitaires et volontaires de ce programme ont fait confiance à cette équipe que nous formions, les militants et moi (ce fût moi, mais cela aurait pu être un autre volontaire). Cette confiance s'est marquée par une très grande discrétion. Ces autres acteurs sont restés sur le terrain de la recherche, ils n'ont pas essayé d'entrer dans des domaines plus privés de la vie des militants. C'est grâce à cela que les militants et moi, nous avons pu gérer, dans un jardin qui est resté secret entre nous, tout le vécu qui n'a pas à être rendu public, les moments de découragement, de peine... où rien ne va plus, mais aussi les moments d'euphorie quand les militants réussissaient à écrire, et avec quelle belle écriture, ce qu'ils avaient dans la tête de manière diffuse depuis des années : à un moment le déclic se faisait qui permet de mettre sur papier.

Nous pouvons dire aujourd'hui que ce défi qui pouvait paraître une utopie, valait le coup d'être relevé et méritait tout notre investissement aux uns et aux autres.

Il ouvre des portes, car nous avons prouvé que personne ne peut penser à la place d'un autre, fut-il le plus faible, fut-il le moins instruit. Toute tentative dans ce sens est un abus de savoir et de pouvoir qui ne peut conduire qu'à des frustrations et certainement aussi à des formes de violence. Mais par contre, toute tentative qui permet la rencontre, le croisement, la réflexion commune est une avancée réelle vers davantage de justice et de convivialité pour vivre ensemble. Nous l'avons vécu ensemble.

En conclusion, je voudrais dire que le croisement des savoirs que nous avons réalisé est bien plus qu'une démarche pédagogique. C'est une démarche éminemment politique, dans le sens où elle donne à des personnes, alors sans voix et sans écrit, les moyens d'une pleine contribution. Cette contribution n'est pas misérabiliste, c'est une contribution vitale et vivifiante pour chacun d'entre nous.

Notes de base de page numériques:

1 Cf. « Le croisement des savoirs », présenté p. 14

Pour citer cet article :

Françoise Vanderelst Ferrand. «« Personne ne peut penser à la place d'un autre »». Revue Quart Monde, Le Quart Monde à la Sorbonne : croiser les savoirsAnnée 1999Revue Quart Monde
document.php?id=2601

Quelques mots à propos de :  Françoise  Vanderelst Ferrand

Conseillère pédagogique du programme Quart Monde-Université, Françoise Ferrand est volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1967. Après avoir animé Jeunesse Quart Monde, elle a été responsable des universités populaires Quart Monde et de la formation des militants. Elle est mère de deux enfants