N°199 - "Forger la mémoire d'un avenir commun"

Type de document : Article
Christopher Winship

L’Histoire, le récit, les histoires

Résumé

La dignité est vécue aussi dans la communauté, dans une inter-relation aux autres. Si seules sont écrites des histoires individuelles, la dignité partagée, vécue de manière communautaire, disparaît.

Quand on parle d’histoire, il est souvent question de l’Histoire avec un grand H. Je préfère pour ma part utiliser deux termes un peu différents : le récit et les histoires, au pluriel et avec un petit h. J’utilise ces mots parce qu’ils nous aident à voir que les histoires peuvent être racontées de différentes façons, et que des gens différents ont souvent une vue différente sur l’histoire d’un peuple ou d’eux-mêmes. Dans la sociologie aux Etats-Unis, les récits ont maintenant une place très importante. Je fais partie d’un groupe de quarante à cinquante personnes qui ont décidé que l’étude sociologique des récits est ce vers quoi la sociologie doit tendre. Je pense qu’il y a à cela de nombreuses raisons. Tout d’abord, on reconnaît qu’à travers différents récits on peut comprendre comment des gens différents voient et comprennent le monde. C’est aussi à travers des récits que nous comprenons la nature des relations sociales qui relient les différentes personnes. Enfin, par les récits et les histoires, les gens trouvent leur identité.

Bien sûr, il y a toujours des conflits, des désaccords, dès qu’on raconte des histoires. Des volontaires du Mouvement ATD Quart Monde ont ainsi du se confronter avec une militante en Grande-Bretagne. Celle-ci voulait présenter de ce Mouvement une histoire très différente de ce que nous en dirions. Donc la question de savoir quelles histoires sont prises en compte publiquement, considérées comme correctes, est très importante. Les histoires sont tout à la fois un chemin pour libérer les gens, mais aussi potentiellement un chemin pour les opprimer, suivant la nature même de l’histoire. C’est pourquoi je pense que ce projet dans lequel nous sommes tous engagés est extraordinairement important.

Je voudrais dire quelques mots sur moi-même et sur mon propre intérêt pour les histoires. Pendant huit ans, j’ai travaillé avec un groupe de pasteurs noirs dans des quartiers pauvres à Boston, « la Coalition des Dix Points » Leur combat concerne la violence des jeunes. J’essaye en ce moment d’écrire un livre,  qui constitue ma propre tentative pour raconter l’histoire de leur combat engagé avec les gangs des rues. Cette histoire est en grande partie l’histoire de la relation entre ces pasteurs et la police de Boston, relation qui, à la fin des années 80 et au début des années 90, fut en réalité une confrontation très dure, hostile. La police racontait des choses très négatives sur les pasteurs, mais les pasteurs en racontaient de pires encore sur la police. Aux yeux des pasteurs, les policiers étaient des porcs. Mais aujourd’hui, ces deux groupes travaillent ensemble de manière quotidienne, pour faire face ensemble au problème de la violence des jeunes. Ils parlent de leur but commun qui est d’empêcher qu’un prochain jeune ne soit tué, et de leur importance mutuelle. Le philosophe français Paul Ricoeur, dans son livre en trois volumes Temps et récit, parle beaucoup du fait qu’il est très difficile, en fait impossible, de raconter une histoire qui n’aurait pas de causalité, une histoire qui ne nous dirait pas pourquoi les choses se sont passées. Certes, nous pouvons donner une sorte de chronologie d’événements, mais il est très difficile de « penser » en termes de chronologie. Celle-ci est juste une liste. En revanche si on raconte une histoire alors c’est beaucoup plus facile de s’en souvenir, de se la mettre en tête, d’y repenser. Les histoires sont un moyen essentiel par lequel nous réfléchissons, menons et négocions notre vie sociale. Mais Paul Ricoeur veut nous rappeler que nous induisons toujours notre explication pour déterminer la causalité de ce qui se passe : qui est responsable ? Pourquoi quelqu’un est-il dans telle situation, par exemple, dans la misère ?

Je veux évoquer un deuxième aspect très important pour moi. Paul Ricoeur montre comment, quand nous racontons une histoire, souvent si ce n’est toujours, nous prodiguons des jugements moraux : en gros, il y a les bons et les méchants. Pour raconter une histoire nous avons besoin d’avoir des gens qui ont raison et des gens qui ont tort. Mais en fait, dans la vraie vie, les autres aussi racontent leur version de l’histoire. Et alors le jugement moral et la vérité se trouvent mélangés. Je vais affirmer que mon histoire rapporte la vérité et, vous, vous dites que c’est votre version qui est la vraie. De deux choses l’une : ou nous avons à vivre avec le fait que ces différents récits coexistent, ou nous préférons penser qu’il n’y a vraiment qu’une histoire valable, et que notre contradicteur a sûrement tort.

Personnellement j’essaye de prendre une position médiane. En philosophie, c’est ce qui est connu sous le nom de position pluraliste-réaliste. Le mot « réaliste » signifie que je crois légitime et toujours possible d’argumenter et de discuter le fait qu’une histoire soit vraie, qu’elle soit une bonne histoire, une histoire exacte. Mais le mot « pluraliste » suggère l’idée qu’en essayant d’expliquer quelque chose, de multiples récits peuvent contenir de la vérité.

Prenons un exemple. C’est la vieille histoire des aveugles et de l’éléphant, un très vieux proverbe indien. Il y a un éléphant et autour de lui six ou huit aveugles, qui essayent de comprendre ce qu’est un éléphant. Comme ils ne le voient pas, ils le touchent. L’un d’eux tient la trompe et dit : « Un éléphant, c’est tout à fait comme un arbre ». Un autre aveugle tient l’oreille et a donc une perception très différente : « Non, l’éléphant c’est tout à fait comme un morceau de tissu ». Un autre qui tient la queue : « L’éléphant, c’est beaucoup plus comme un serpent ». J’aime cette histoire, parce qu’ils ont tous raison et ils ont tous tort. Le message, c’est que nous avons toujours une appréciation et une compréhension partielles de la réalité. Comme ces aveugles, nous devons à la fois comprendre la vérité trouvée dans notre expérience, mais aussi la vérité trouvée dans l’expérience des autres.  Les aveugles pourraient aussi donner de très mauvaises explications. Par exemple, si l’un d’eux tient la queue et dit : « L’éléphant, c’est comme un bâton », on pourrait lui dire que c’est une très mauvaise description de la queue, parce que celle-ci gigote alors que le bâton est inerte. Donc on pourrait argumenter que ces aveugles donnent des explications et des descriptions inexactes.

Cette métaphore montre à la fois comment il peut y avoir des vérités plurielles, multiples, et en même temps qu’il est possible, légitime, de discuter l’exactitude d’une description ou d’un récit. Il n’est pas vrai que chacun a sa propre vérité, et que nous devrions croire, à la façon post moderne (très française !) que chacun peut croire ce qu’il veut. Nous pouvons discuter de ce qui est vrai et exact, mais nous devons en même temps comprendre que la vérité ne nous est pas accessible à nous humains, comme une vérité une et singulière. Réfléchir et s’interroger sur l’Histoire, les récits et les histoires est d’une importance essentielle. C’est une question merveilleuse, mais aussi très profonde et compliquée.

Susie Devins : Vous nous avez parlé des pasteurs et des policiers de Boston. Mais il y a aussi les parents, les jeunes qui se trouvent pris dans la violence. Ont-ils eu les moyens de faire leur, eux aussi, cette histoire ? L’histoire a quand même commencé avec eux, à cause des graves difficultés qu’ils vivaient et qui sont arrivées aux oreilles de la police et des pasteurs. Comment les jeunes et leurs familles font-ils maintenant partie de cette histoire commune ?

Christopher Winship : Je pense que les jeunes et leurs familles sont une part de cette histoire commune. D’une certaine façon, l’histoire entre les policiers et les pasteurs est une histoire d’élites qui essayent de se parler et de voir quelles seraient les meilleures manières d’agir avec les gens qui vivent dans la grande pauvreté.  Le mois dernier, j’ai rencontré un étudiant afro-américain, qui avait créé un groupe de paroles avec des jeunes qui sont dans le « service de détention des jeunes », une sorte de prison pour jeunes. Ces jeunes ont fait des choses graves, mais pas des meurtres mais c’est presque aussi grave. Mon étudiant leur a demandé ce qu’ils pensaient de la police et leurs réponses étaient fascinantes parce qu’ils décrivaient la police de façons très différentes. Par exemple, un jeune commence à dire combien les policiers sont mauvais : ce sont des porcs, des agents d’un Etat oppresseur. Et puis, cinq minutes plus tard, il pouvait aussi bien parler de son oncle policier et expliquer que la police est importante pour le quartier pour qu’il y ait de l’ordre. Les jeunes ont parlé de leurs expériences personnelles avec la police : il y avait des histoires très négatives et d’autres, très positives. Il en ressortait donc une ambiguïté dans leur compréhension de la police et une profonde ambivalence dans leur jugement. Cela renvoie à la question dont je parlais : ce n’est pas le fait de dire que des actes sont moraux ou immoraux qui pose problème, c’est plutôt quand on décide que certaines personnes sont entièrement bonnes et d’autres entièrement mauvaises. C’est pourquoi je m’interdis de parler des gens comme des démons et tout autant de parler d’eux comme des anges. Les gens sont simplement humains.

Quand je lis le père Joseph Wresinski, une des choses que j’entends c’est que ceux qui vivent dans l’extrême pauvreté ont souvent une compréhension très compliquée, contradictoire du monde. Et que c’est l’un de leurs combats d’essayer de comprendre le monde d’une manière beaucoup plus cohérente, d’une manière qui affirme leur humanité.

Francine de la Gorce : Récemment, un visiteur est venu de La Réunion. J’y étais allée moi-même en 1997, et j’avais été frappée de voir combien les gens gardaient dans leur histoire personnelle le souvenir de l’esclavage  Je lui en ai parlé et il m’a dit : « Ce n’est pas étonnant. On nous a toujours interdit de connaître notre propre histoire, l'histoire de notre île. On nous a obligés d'apprendre l'histoire de France qui était le pays colonisateur. Donc notre histoire est restée clandestine, honteuse, inscrite dans la chair de chaque famille. Elle n’est pas une histoire dont nous pouvons être fiers et que nous pouvons raconter à nos enfants ». L’histoire que nous essayons de bâtir avec les plus pauvres me semble être de cet ordre-là : faire sortir de l’ombre et de la honte une histoire qu’on puisse partager pour donner un sens. Je ne pas pense pas qu'il y ait une histoire objective. Toutes les histoires sont narratives. La question est de savoir si cette narration va donner un sens au plus grand nombre possible de gens, au lieu de mettre certains dans l’ombre et d’autres dans la lumière.

Françoise Ferrand : Le problème est de savoir qui fait la narration. D’un côté, il y aurait l’objectivité de l’historien De l’autre, il y aurait les personnes qui n’auraient vécu qu’une partie de cette histoire. Qui peut se permettre d’écrire objectivement ce qui s’est réellement passé ? Je ne crois pas non plus qu’il faille se contenter d’une somme de témoignages, parce qu’il faut aussi une compréhension.

Christopher Winship : Celui qui peut dire l’histoire est lui-même déterminé par la structure de la société, par des relations de pouvoir. Pendant longtemps nous avons cru que seuls, les historiens devaient être autorisés à dire l’histoire.  Nous leur avons donné ainsi un énorme privilège, celui de nous dire ce qu’était la vérité. Ceci nous ramène aux récits : les gens ont besoin de négocier les uns avec les autres pour voir s’ils sont d’accord sur ce que l’histoire a été réellement. De façon plus profonde, si nous ne pouvons nous mettre d’accord sur cette réalité, vivre ensemble peut être très difficile. On en revient à cette histoire d’un couple qui va à une réception. Le mari parle longuement à une très jolie femme. Après la soirée, sa femme est furieuse. Quelle a été la nature de cette conversation ? Peut-être la jolie femme était-elle aussi mathématicienne et ils ont parlé mathématiques ? Ou alors était-ce un flirt ? Aussi longtemps qu’ils se contentent de dire l’un : « Nous avons parlé de maths » et l’autre : « Non, tu flirtais avec elle », ils resteront fâchés l’un envers l’autre, sans progresser dans leurs relations.

Nous ne voulons donc pas décréter qu’une personne donnée a seule le droit de raconter l’histoire. Nous avons besoin de comprendre l’histoire à partir de plusieurs points de vue, et ensuite de voir si nous pouvons trouver un consensus. Je reviens à l’éléphant : on peut dire que chaque aveugle a sa propre vérité à propos de l’éléphant. Si nous prenons cette position, nous aurons seulement six histoires différentes, séparées. Mais si les aveugles reconnaissent qu’ils parlent tous de la même réalité, difficile à connaître, alors peut-être, en échangeant leurs différentes expériences, peuvent-ils approcher une meilleure compréhension de ce que l’éléphant est réellement.

C’est souvent très facile d’écrire l’histoire du point de vue d’une personne particulière ou d’une famille précise. Mais écrire l’histoire d’un point de vue plus collectif pose d’autres problèmes. Dans ce type d’écriture, il est très facile pour nous de souligner la problématique des droits. Et on pense d’abord aux droits individuels, reconnus à chaque être humain. Le père Joseph n’a cessé de souligner l’importance des droits de l’homme. Mais j’aimerais défendre l’idée que, quand il parle de dignité, et il en parle même plus que des droits, il nous pousse vraiment à penser au-delà des individus, au-delà de telle personne ou de telle famille. Pour moi, le père Joseph n’était pas seulement intéressé par la dignité individuelle. Il avait une intuition sociologique très profonde qui est que la dignité se trouve, s’exerce, et se joue dans la communauté. Et sa décision de vivre à Noisy-le-Grand était une mise en pratique de cette idée.

Je pense, pour ma part, qu’il aurait marqué son accord sur cette conviction qui est la mienne : le vrai problème pour la société est de créer des communautés de dignité commune et partagée. Même si nous pouvons avoir une dignité individuelle, dans un sens normatif ou dans un sens religieux, la dignité est vécue d’une manière sociale, dans une inter-relation aux autres : elle est vécue dans la communauté. Si nous n’écrivons que des histoires individuelles nous ne pourrons pas montrer cela.

Si nous faisions l’erreur de n’écrire que des histoires personnelles ou que des histoires de familles, nous pourrions convaincre le monde de l’importance des droits, mais nous laisserions de côté une dimension immensément importante : la pensée du père Joseph à propos de la dignité partagée dans une communauté. Les gens lisant ces histoires ne pourraient pas la voir. Il est certes absolument essentiel de disposer d’histoires individuelles, personnelles ou familiales. Mais il est d’une extrême importance que nous puissions les regarder dans leur ensemble, et de nous demander si leur impact sera bien celui que nous désirons tous.

Pour citer cet article :

Christopher Winship. «L’Histoire, le récit, les histoires». Revue Quart Monde, N°199 - "Forger la mémoire d'un avenir commun"Année 2006Revue Quart Monde
document.php?id=220

Quelques mots à propos de :  Christopher  Winship

Professeur de sociologie à Harvard University (Cambridge, USA), Christopher Winship a écrit la préface de l’édition américaine de l’ouvrage de Joseph Wresinski Les pauvres sont l’Eglise (Gilles Anouilh The poor are the Church, a conversation with Fr. Joseph Wresinski, founder of the Fourth World Movement. Bayard, Twenty-Third Publication, 2002, USA). Ce texte a été publié dans le n° 190, mai 2004,de la Revue Quart Monde.