Entretien

Type de document : Article
Pierre Pierrard

Les Pauvres et leur histoire

Résumé

“ Je me souviens avoir vu, enfant, un gars qui était appuyé contre le mur, habillé avec ce qu’il avait trouvé qui vendait quelques paires de lacets à la sortie des stades. Et il est resté là. Je me suis toujours demandé ce qu’il était devenu, ce qu’il faisait, ce qu’il gagnait ? Une paire de lacets, vous imaginez ! ”

Propos recueillis par Chantal Joly et Jean Tonglet.

Pourquoi écrire cette histoire des pauvres ? Parce qu’au fond elle n’a jamais été véritablement écrite. On a écrit pas mal d’ouvrages sur la pauvreté sans que les pauvres soient véritablement nommés. J’ai donc voulu enrichir une historiographie très limitée. En effet, comme le dit Arlette Farge, le monde des pauvres est un monde qui n’a pas de part. Non pas un monde à part mais un monde sans part. Pour beaucoup, il n’a ni visage, ni figure. Il ne laisse pas de traces. Certes, il y a bien des sources qu’on pourrait appeler indirectes : la littérature d’une part, et en particulier les romans, et puis, d’autre part, des récits sous forme de témoignages. Certains sont relativement célèbres comme Mémé Santerre, l’histoire d’une tisserande du Cambrésis, le pays dont je suis moi-même originaire. C’est assez valable parce que même si c’est mis en en forme, le témoignage de fond reste. Sans doute ne sommes-nous pas dans la plus grande misère. Il s’agit d’une ouvrière, mais enfin bon, on touche déjà tout de même à la pauvreté. Vous avez Toinou , dans la collection “ Terre humaine ” (1 Toinou, Antoine Sylvère). Dans la littérature, je pense à Zola, et notamment au Bonheur des dames. En bon observateur des sociétés de son temps, Zola, s’il n’atteint pas vraiment le monde de la misère, parle de la pauvreté des petits commerçants, des petits employés, des gagne-petit, de ces gens qui au moment de la morte saison, qu’ils appelaient “ la morte ” d’ailleurs, étaient fichus à la porte, étaient jetés à la porte. Il évoque aussi les laissés pour compte de l’Histoire qui, dès qu’un régime tombe, tombent eux aussi dans la précarité. En 1980, à une époque où il n’y a aucune législation sociale, on peut tomber dans la misère comme ça du jour au lendemain. Pensons aussi à Céline, figure controversée s’il en est, mais qui ne peut nous faire oublier tout le début du Voyage au bout de la nuit. C’est le témoignage d’un médecin des années 20 arpentant les banlieues pauvres de Paris. Ou encore Maxence Van der Meersch, peintre de ce que pouvait être Roubaix, ma ville natale, dans les années 20 et 30. La grève y était une arme à double tranchant. Les revendications étaient parfois reconnues mais c’était bien souvent la misère à la maison.

Pour une part, sans doute, du fait de ma propre histoire. Mes parents n’étaient pas pauvres mais quand même, ils étaient issus d’un milieu modeste, dans le Nord : petits commerçants, employés, ouvriers venus de la Belgique voisine. Ils habitaient Roubaix et dans les souvenirs de mon enfance, les pauvres étaient toujours présents. Le spectacle des quartiers ouvriers dans Lille ou autour de Lille m’a marqué. J’ai gardé le souvenir très précis d’un fait personnel et limité, sans doute, mais significatif d’une époque. J’allais au football voir l’équipe de Lille contre Roubaix et je me souviens avoir vu, enfant, un gars qui était appuyé contre le mur, habillé avec ce qu’il avait trouvé qui vendait quelques paires de lacets à la sortie des stades. Et il est resté là. Je me suis toujours demandé ce qu’il était devenu, ce qu’il faisait, ce qu’il gagnait ? Une paire de lacets, vous imaginez ! Même si à l’époque, les lacets étaient peut-être plus utilisés que maintenant. J’étais à Roubaix, une ville d’ouvriers qui n’étaient plus tout à fait dans la misère comme au 19ème siècle mais tout de même, qui ont connu des grèves terribles encore dans les années 30. J’avais été marqué aussi par les cimetières, par le fait qu’à Roubaix comme dans les grands cimetières parisiens, les pauvres n’avaient pas de place : la fosse commune était leur lot, ce qui signifie qu’au bout de cinq ans, ils étaient éjectés, si l’on peut dire. Il y avait des monuments pour les gens “ moyens ”. Ma grand-mère, morte chez les Petites sœurs des pauvres, a été jetée à la fosse commune. Je vois encore cette fosse. Sous le Second Empire ou la Troisième République, dans les grands cimetières parisiens, au Père Lachaise, à Montparnasse, les huit dixièmes des gens, en tout cas dans les quartiers pauvres, n’ont absolument pas le moyen de se payer ni un cercueil ni un office de première classe ni même une tombe décente. Ils disparaissent comme ils ont vécu. C’est cela aussi, qui est peut-être le vieux rêve un peu prétentieux d’un historien chrétien qui m’a poussé à écrire cette histoire des pauvres. J’ajouterais que j’appartiens à une génération qui a été fortement marquée par ce qu’on appelle l’Ecole française des Annales, qui a modifié la lecture de l’histoire. Celle-ci a été longtemps une histoire diplomatique et militaire, et, à la suite de Marc Bloch et d’autres, l’accent a été mis sur l’homme. Marc Bloch disait que l’histoire est une longue rencontre de l’homme, de tout homme. Et si l’on croit comme moi que tout homme est intéressant, l’exclusive n’est pas de mise, pas plus en histoire que dans d’autres domaines.

Je parle, j’ai voulu parler d’hommes, de femmes, d’enfants qui ont des noms, des prénoms, alors qu’on me disait qu’ils étaient innommables, au sens strict du terme. En les nommant, en recherchant leurs traces personnelles dans l’histoire, j’ai eu le sentiment très vague et très modeste de leur restituer quand même quelque part un petit peu de leur existence. C’est dans cette perspective que j’ai cherché les sources disponibles qui me permettraient de trouver au moins leurs noms, et parfois quelques éléments de leur itinéraire. Les sources principales que j’ai utilisées, sont celles de la préfecture de police. Il y a là des fonds qui sont très mêlés parce que lors de l’incendie de l’Hôtel de ville pendant la Commune, tout a brûlé, les archives ont disparu. Donc, il y a eu une espèce de reconstitution. Vous trouvez, par exemple, des cartons marqués “ suicides ””. On y trouve des coupures de presse, parfois de grands articles et on voit que très souvent le suicide, très fréquent au 19ème siècle et encore au début du siècle, était dû à la misère. Dans Le cheval d’orgueil, Hélias fait remarquer que dans la grange des petits fermiers bretons, il y a toujours une corde pour se pendre. Les archives de l’Assistance publique sont une seconde source intéressante.

Mais le fonds le plus important est aux Archives nationales, et les fonds F, d’après la Révolution. Chaque fonds a un numéro qui correspond au ministère qu’il concerne. F 17 c’est l’instruction publique. L’ensemble fait des milliers de cartons qu’on appréhende à travers des répertoires. J’ai utilisé pour mon travail une série qui n’est pas très étudiée, la série F15. Elle comprend la police générale, les hospices et les secours. Il y a en son sein des répertoires spécialisés, comme celui des listes civiles. Les rois, les deux Napoléon et Louis-Philippe avaient une liste civile relativement importante qui était utilisée pour éponger la misère de quantité de gens, des anciens nobles, de curés, d’anciens militaires, à qui on donnait vingt, trente ou cinquante francs. Cela donnait lieu à l’ouverture d’un dossier plus ou moins important, parfois dix lignes, mais toujours révélateur de situations de grande détresse. Il y a aussi les secours aux indigents, les fonds du Mont de Piété, les enfants trouvés, et d’autres encore. Au gré de ces recherches, on finit par mettre la main sur des faits très révélateurs, souvent très poignants. Ainsi, dans le chapitre sur les suicides, j’ai trouvé le dossier d’une femme et de sa fille. Elle donnait des cours d’anglais et ne pouvait plus payer son loyer. Elles se suicident à deux, par pendaison, en laissant une lettre – conservée aux Archives- adressée au commissaire de police lui disant : “ Vous savez, on veut être toutes les deux dans le même cercueil, on ne tient pas beaucoup de place. Pardon, monsieur le commissaire ”. Personne n’a jamais raconté ce genre de choses. Ou cette autre histoire, évoquant le film de Vittorio de Sica Le voleur de bicyclette : un gars au début du 20ème siècle, qui utilise un vélo pour son travail. On lui vole son vélo. Il n’a pas les moyens d’en acheter un autre. Il perd son travail. Très vite, c’est la chute dans la misère, la perte du logement, et toute la déchéance qui s’ensuit.

Les sources privées, notamment celles des sociétés de bienfaisance ou de charité, sont paradoxalement beaucoup moins riches. D’excellentes biographies de Frédéric Ozanam, fondateur des Conférences de saint Vincent de Paul ont été publiées récemment. Ce qui me frappe en les lisant, c’est que vous n’avez pas un nom de pauvre. Certes, ce n’est pas le premier propos d’une biographie. Il n’empêche : cela me frappe et cela m’interroge. L’homme d’histoire parle des compagnons d’Ozanam, de l’histoire de la constitution des conférences. Etait-il possible qu’il en soit autrement ? Je crains que non, car ayant moi-même eu l’occasion, pour autre chose, de me plonger dans les archives de la Société de saint Vincent de Paul à Lille, je n’y ai pratiquement pas trouvé de noms de pauvres. Ce sont des archives riches, mais essentiellement administratives et pieuses, de la correspondance entre les dirigeants, des comptes-rendus de réunions, des réflexions sur l’organisation, et très peu d’information sur la vie des pauvres de leur temps. Vous trouverez le nom de tous les responsables des différentes sections, des docteurs, des avocats, des grands prêtres, comme Bernard à Lille qui était un grand monsieur, un grand-oncle du général de Gaulle, qui était un homme très pieux, très dévoué mais très riche en même temps. Mais jamais ou presque le nom d’un pauvre.

Nous avions, avec des collègues comme Arlette Farge, Michèle Perrot, et d’autres, soulevé cette question lors d’un colloque à Lille, au début des années 80, avec le père Joseph Wresinski. Il nous avait demandé déjà à cette époque de rassembler et de présenter les sources possibles d’une histoire des pauvres. Il faut se rendre compte à quel point le père Joseph a fait faire un bond en avant à cette notion, tant il était habité par cette volonté de rendre une mémoire aux pauvres, qui ont une histoire et une histoire restée inconnue, en friche : il n’a cessé de nous interpeller. Au terme du travail que j’ai effectué en vue de ce livre, j’ai la conviction intime que ces sources existent et sont valables. Cela demande du temps, de la volonté, mais les découvertes sont au bout de l’effort. Vous ouvrez un carton, vous enlevez la ficelle que personne qui n’a enlevée depuis Napoléon III. Les dossiers sont vierges. Il faut savoir utiliser, avoir un peu de flair car vous pouvez y passer cinq ans de vie. Les catalogues sont précieux qui vous donnent des indications sur les cartons. Mais après, il faut encore descendre dans la salle, ouvrir les cartons, voir de quoi il retourne.

On découvre ainsi que le Jean Valjean de Victor Hugo est certes le héros des Misérables, qu’il est donc inventé mais il ne l’est pas tant que cela. Hugo a vu sortir la chaîne des forçats de Kremlin Bicêtre. Et dans les archives judiciaires, j’ai retrouvé des jugements qui témoignent de la dureté des peines qui étaient appliquées. Dans un encadré que j’ai titré “ La justice sévère aux malheureux ”, vous trouvez un certain Jean-Pierre Bourquin, 21 ans, manœuvrier, condamné à dix ans de travaux forcés, avec carcan, pour le vol, la nuit, de pain, de fromage, de bière et de liqueur ! Ou celui de Pierrette Semon, 48 ans, journalière, mère de trois enfants condamnée à quinze ans de travaux forcés pour vol ! Jean Valjean, personnage de roman, certes, mais la réalité qu’il symbolise, ce n’est pas du roman.

En écrivant cette histoire, j’ai voulu mettre en exergue les êtres les plus faibles, ceux qui ont été et sont particulièrement touchés par la pauvreté et ses répercussions. La femme, l’enfant, le vieillard. Là aussi les chiffres sont absolument fabuleux. J’ai mis à jour les chiffres des d’enfants déposés à la Maison de la couche, ce sont des chiffres absolument phénoménaux : 336 268 enfants accueillis dans les hospices entre 1824 et 1833 ! J’ai pas mal approfondi tout ce qui concerne les femmes dont Arlette Farge dit à juste titre qu’elles occupent un angle mort de l’histoire. J’ai relevé des situations extrêmes où des mères de famille sont obligées soit d’abandonner leur enfant, soit même de le tuer. Ainsi cette maman condamnée aux travaux forcés pour avoir abandonné un enfant dans un ruisseau et qui s’écrie devant ses juges : “ Ayez pitié de moi, je ne l’ai pas tué avec préméditation, c’est la misère ””.

Quand on observe cette histoire des pauvres sur une période de deux siècles, on est frappé par la continuité. A certains moments, comme pendant la période dite des Trente glorieuses, elle passe dans l’ombre : il n’y a pratiquement pas de chômage. On s’est imaginé que la pauvreté avait disparu alors qu’il n’en était rien.

L’histoire permet de mettre tout cela en perspective et en s’appuyant sur elle, nous pouvons éclairer le présent. C’est cela qui m’intéresse dans l’histoire. Ou alors si vous étudiez un homme, un grand personnage de l’histoire comme Jules Guesde ou Talleyrand, par exemple, il faut voir ce qu’il a fait. Talleyrand, par exemple, n’avait aucune idée de la misère effroyable qui régnait en France en 1789. N’a-t-il pas dit que “ ceux qui n’ont pas connu la France avant la Révolution dans les années Louis XVI n’ont pas connu la douceur de vivre ” ? Quel aveuglement !

La présence des pauvres dans la vie publique, dans la vie politique du pays, fait aussi partie de cette histoire des pauvres, et elle est aussi méconnue que les autres aspects de cette histoire. Avec les Cahiers du pauvre, la Supplique au Roi et aux Etats Généraux pour sauver le droit du pauvre, tous deux de Jacques Lambert - inspecteur des apprentis de l’Hôpital général de Paris - et, bien sur, les fameux Cahiers du quatrième ordre de Dufourny de Villiers, c’est un appel à un véritable changement qui est lancé. Dufourny de Villiers, s’adressant à la municipalité de Paris, en avril 1790, dit toute sa révolte : “ Nous avons détruit les ordres, nous serions indignes de la Révolution si nous disions à la classe indigente ce que la noblesse et le clergé avaient la tyrannie d’opposer aux réclamations du tiers. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen devrait commencer par ces éternelles vérités : l’homme est plus grand que le citoyen, l’infortuné est plus grand que l’homme ”. Malheureusement, ces appels resteront isolés et l’idée d’un quatrième état et de sa nécessaire représentation restera sans suites.

Il est caractéristique de voir ce terme réapparaître sous la plume de Jules Guesde, député de Roubaix. Il parlait de la sur-misère qui frappait la classe ouvrière. Reprenant ses œuvres, j’ai retrouvé l’expression du quart état, mais à lire ses propos, on se rend bien compte qu’il parle de la classe ouvrière et non des plus pauvres de son temps : “ Je reconnais, dit-il, au prolétariat ouvrier le droit de se constituer en quart état ”, qui, ajoute-t-il “ contrairement à l’ancien ” ne restera pas “ dans ses ornières ”. Il va, comme Job, “ se lever de son fumier ”. Les termes sont durs : ornières, fumier, et renvoient à la définition marxiste de ce monde en deçà de la classe ouvrière, le “ lumpenprolétariat ”. Il faudra attendre le père Joseph pour qu’avec le Quart Monde, l’histoire du quatrième ordre se rétablisse.

Les Pauvres et leur Histoire, Pierre Pierrard, Bayard, 2005, 317 pages.

Pour citer cet article :

Pierre Pierrard. «Les Pauvres et leur histoire». Revue Quart Monde, N°196 - "Vieillir"Année 2005Revue Quart Monde
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Quelques mots à propos de :  Pierre  Pierrard

Pierre Pierrard est historien. Originaire de Roubaix, il a été professeur d’histoire contemporaine à l’Institut catholique de Paris pendant trente ans. Il vient de publier aux Editions Bayard un livre consacré à l’histoire des pauvres en France de 1789 à nos jours.