Fondamentales

Type de document : Article
Marie-Rose Blunschi Ackermann

Joseph Wresinski et la recherche théologique.

Résumé

“Si je puis continuer de dire que je ne suis pas un théologien, je ne peux plus prétendre ne pas avoir à contribuer à la recherche théologique de mon Église. Puisque les exclus ont une part essentielle à apporter et je suis leur serviteur” (Joseph Wresinski, Les pauvres, rencontre du vrai Dieu, 1986, p. 63).

Aujourd’hui des théologiens chrétiens affirment que les pauvres ont une expérience et une compréhension particulières de ce que Dieu communique de lui-même. Pourtant, la question de savoir comment des personnes et des populations marquées par l’extrême pauvreté peuvent contribuer à la réflexion théologique a peu été approfondie par les universitaires.

C’est au nom des pauvres et des exclus que Joseph Wresinski a tenté de nouer un dialogue avec la théologie. Entre 1983 et 1986, il publie trois livres dans cet esprit. Il y envisage l’Eglise, les évangiles et l’action de Dieu parmi les hommes du point de vue des plus pauvres.

Dans les années 60, alors qu’il est aumônier dans le camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, Joseph Wresinski fait appel aux chercheurs en sciences humaines pour alerter l’opinion publique sur la pauvreté qui persiste au sein même d’une période d’essor économique. Dès le début, il considère les études menées par l’Institut de recherche du Mouvement ATD Quart Monde comme une contribution à l’effort de l’Eglise catholique d’être l’Église des pauvres. Il souligne que l’Eglise a besoin d’une recherche en sciences humaines engagée pour reconnaître et atteindre les plus pauvres dans les sociétés modernes. Recherche et spiritualité sont pour lui étroitement reliées. L’intelligence est un don de Dieu et il est du devoir de l’homme de la développer. La recherche en sciences humaines doit aider les hommes à aimer les pauvres. Elle doit aussi servir à restituer à ces derniers la place qui est la leur au sein de l’Eglise, une place centrale en l’occurrence. “Le travail que nous avons entrepris pour permettre aux pauvres de se resituer véritablement dans les circuits humains a voulu répondre à l’extraordinaire prophétie du pape Jean XXIII : “L’Église est l’Église des pauvres.” En fait, chacun doit reconnaître que les pauvres trouvent difficilement place dans l’Église, non pas par exclusion systématique, mais par un manque de connaissance et de communication empêchant un véritable dialogue et créant un malaise profond. Nos efforts doivent essentiellement tendre à rétablir la liaison entre l’Église et les pauvres, et à réintroduire ceux-ci dans la pensée et la préoccupation des hommes.”1

Dès les premières publications parues dans les années 60, une dimension théologique est présente dans l’œuvre de Joseph Wresinski. Témoin et avocat des plus pauvres, il parle de leurs souffrances, de leurs espoirs et de tout ce qui les empêche d’espérer, des déchirements qu’ils vivent et des gestes de charité qu’ils posent malgré tout... A ses yeux, c’est leurs expériences de vie qui constituent la clé pour comprendre aussi bien les évangiles que la mission de l’Eglise. Dans leur refus de la misère, c’est Dieu qui se manifeste en personne.

Ce n’est pourtant qu’en 1975 qu’il entre dans un dialogue approfondi avec des théologiens universitaires. L’Institut d’études théologiques de Bruxelles organise un séminaire sur la démarche du Mouvement ATD Quart Monde. Les contributions du père Joseph et des professeurs Paul Tihon et Albert Charlier sont publiées dans la revue Igloos2. C’est l’unique occurrence, du vivant de Joseph Wresinski, d’une publication où des théologiens s’expriment sur son approche.

Dans les années 80, Joseph Wresinski publie trois livres qu’il considère comme des contributions des familles du Quart Monde à la recherche théologique de son Eglise. Cette invitation au dialogue adressée aux théologiens correspond à la démarche générale du Mouvement ATD Quart Monde d’associer les plus pauvres à la production de tous les savoirs reconnus par la société.

A plusieurs reprises, il met en garde contre des débats théologiques qui ne sont pas accessibles aux pauvres3 ou qui “réduisent le Christ à un objet d’études”4. Un véritable partenariat ne peut s’établir selon lui qu’à condition que ceux qui sont formés sur le plan théologique acceptent d’apprendre des très pauvres, ces derniers étant les “détenteurs de l’essentiel de la connaissance de Dieu”5.

A travers un questionnement formulé parfois sur le mode de la provocation, Wresinski cherche le dialogue avec les théologiens. Dans ses livres, il énonce au moins deux propositions de recherche à partir des vues qui sont les siennes :

- étudier la manière dont les plus pauvres ont au cours des siècles marqué de leur empreinte l’histoire de l’Eglise et de la théologie ;

- déployer l’ensemble des conséquences d’une théologie de la filiation divine de l’homme.

L’histoire de la théologie. Dans Heureux vous les pauvres, Joseph Wresinski énonce le postulat qu’il faudrait chercher des traces de la vie et de la pensée des plus pauvres dans l’histoire de la théologie. Une telle proposition s’inscrit dans sa démarche de faire reconnaître le peuple du Quart Monde comme acteur à part entière de l’Histoire. La réécriture de l’Histoire permet de modifier la représentation qu’on se fait au présent des personnes en situation de pauvreté, et une connaissance étayée des plus pauvres du monde présent permet de percevoir leurs traces dans les sources qui nous sont livrées par la tradition.

Une théologie de l’Homme fils de Dieu. Pour Joseph Wresinski, l’indivisibilité des droits de l’homme s’origine dans la filiation divine de l’homme. Chaque être humain est unique et indispensable à la vocation commune de l’humanité. Quand un homme, quel qu’il soit, n’est plus reconnu par son prochain comme frère ou sœur, les chrétiens sont alors requis par l’Evangile d’aimer tout particulièrement cet homme et de défendre ses droits afin de rétablir son égalité de naissance en tant que fils ou fille de Dieu. La filiation divine de l’homme n’est pas un concept abstrait. La conscience d’un lien fraternel entre tous les hommes trouve sa traduction dans le refus des très pauvres de se laisser considérer comme des sous-hommes ainsi que dans le refus des personnes engagées à leurs côtés d’accepter que leur prochain vive dans la misère6.

Pour le théologien péruvien Gustavo Gutierrez, la différence entre une théologie européenne et une théologie latino-américaine réside avant tout dans le questionnement différent qui s’impose en fonction du contexte. En Europe, où la notion même de Dieu est devenue problématique, la question s’énonce comme suit : “ Comment pouvons-nous encore parler de Dieu dans un monde devenu adulte et responsable de son destin ? ” En Amérique latine, où la grande majorité des croyants vit dans la pauvreté, elle s’énonce ainsi : “ Comment conserver sa foi envers le Dieu de Jésus-Christ lorsque l’on est pauvre ? ”7.

Pour Joseph Wresinski, ces deux questions sont liées. L’exclusion des plus pauvres dans les sociétés à haut niveau de développement correspond à l’exclusion de Dieu qui y prévaut également. Pour lui, parler de Dieu signifie parler des pauvres ; inversement, parler des pauvres signifie parler de Dieu. Par cette manière radicale d’envisager les choses, il rappelle que l’option préférentielle en faveur des pauvres n’est pas une simple question de contexte mais bien une question d’identité pour les chrétiens et pour les Eglises. Le Concile Vatican II a développé un tel enseignement. Ainsi peut-on lire dans la Constitution dogmatique sur l’Eglise : “Le Christ a été envoyé par le Père "pour évangéliser les pauvres... guérir les cœurs brisés" (Lc 4, 18), "chercher et sauver ce qui était perdu" (Lc 19, 10). De même l’Eglise entoure tous ceux qu’afflige l’infirmité humaine ; bien plus, elle reconnaît dans les pauvres et en ceux qui souffrent l’image de son Fondateur pauvre et souffrant, elle s’emploie à soulager leur détresse et veut servir le Christ en eux.”8.

La foi en Jésus Christ oblige l’Eglise et les chrétiens, quel que soit le contexte, à partir en quête du plus pauvre et à tout faire pour qu’il soit reconnu sur tous les plans comme membre à part entière de la communauté humaine.

C’est là, me semble-t-il, le leitmotiv de la pratique de Wresinski comme prêtre. La quête de Jésus misérable le conduit au camp de Noisy-le-Grand. Là-bas, il se laisse résolument guider par les plus pauvres, afin d’édifier une communauté avec les familles dont il est responsable en tant qu’aumônier. Ces familles, et les besoins concrets qui sont les leurs, l’amènent à créer le volontariat permanent d’ATD Quart Monde et à lancer un appel en direction des scientifiques, des politiques, de la communauté dans son ensemble, aussi bien sur le plan national qu’international, afin de transformer la situation qui est faite auxdites familles.

L’accomplissement résolu de sa mission ecclésiastique l’amène à bâtir une communauté et un mouvement, qui permet à des hommes et des femmes de toutes croyances et idéologies d’aller jusqu’au bout des convictions qui sont les leurs. Ce sont les pauvres qui indiquent la voie dans ce sens. Ne serait-ce pas dans cette expérience de Joseph Wresinski que réside la clé d’une conception renouvelée de l’Eglise catholique dans l’esprit du Concile Vatican II ?

Vingt ans après la parution de Les pauvres, rencontre du vrai Dieu, la réception théologique de l’œuvre de Joseph Wresinski n’en est encore qu’à ses débuts. Les universitaires ont mis du temps pour percevoir l’apport innovateur de l’auteur non seulement sur le plan de l’action ou de la spiritualité, mais aussi sur le plan de la pensée théologique.

Entre 1992 et 1998, la Maison Joseph Wresinski de Baillet-en-France a organisé à Pierrelaye, Chantilly et Heerlen trois colloques centrés sur la spiritualité du père Joseph. Thierry Monfils9 a reconstruit sa théologie du sacerdoce. Quelques articles développant des aspects de la pensée théologique de Joseph Wresinski sont parus dans différentes revues théologiques10. Le colloque international qui s’est tenu à l’université d’Angers en février 2003 a inauguré une nouvelle étape. Pour la première fois, une faculté de théologie faisait de l’œuvre du père Joseph le centre de gravité d’un champ de recherches11. Quatre membres du corps enseignant ainsi qu’un professeur invité de Rome ont présenté les résultats de leurs recherches sur le côté prophétique de Joseph Wresinski à un public comprenant aussi bien des étudiants que des personnes touchées par la pauvreté et des gens d’action solidaires de ces dernières. Par cette démarche, ils ont mis en évidence que recevoir l’œuvre de Joseph Wresinski dans une réflexion universitaire implique aussi d’entrer en dialogue avec les personnes dont il s’est fait le porte-parole et qui se reconnaissent aujourd’hui dans cette œuvre.

En guise de conclusion, j’énonce neuf thèses dont le but est de favoriser un tel dialogue et d’orienter de futures recherches :

1. Le fait que l’œuvre de Joseph Wresinski ait trouvé très peu d’écho dans la théologie universitaire est lié à la situation sociale de la population que l’auteur représente : si quelqu’un n’existe pas dans la pensée des hommes en tant que partenaire potentiel, sa contribution ne peut pas être entendue.

2. Même si la pauvreté est aujourd’hui reconnue comme “ lieu théologal ”, il y a des idées très différentes sur les réalités désignées par ce terme. Si la priorité du plus pauvre ne doit pas rester une parole vide, la théologie a besoin d’une définition claire de l’extrême pauvreté et d’une connaissance profonde des populations concernées.

3. Si les expériences, les questions et les connaissances des personnes en situation de grande pauvreté ne peuvent pas nourrir la réflexion théologique, celle-ci se prive d’une source de connaissance essentielle.

4. L’exploitation de cette source dans l’enseignement et la recherche ne doit pas dépendre de bonnes volontés individuelles. La collaboration avec des personnes qui s’engagent avec les plus pauvres et avec des organisations dans lesquelles des personnes en situation de pauvreté s’expriment doit être institutionnalisée dans les différents lieux de réflexion théologique.

5. Si la lutte contre la misère et l’exclusion concerne tous les niveaux de la société, elle est aussi au cœur de la foi chrétienne. Les théologiens peuvent y contribuer de différentes manières :

- soutenir les chrétiens dans la réflexion sur leurs expériences et leur mise en pratique de la foi.

- rendre accessible à toutes les personnes le patrimoine de sens, d’expériences et de modèles d’interprétation qui s’est développé dans le lien historique de l’Église aux pauvres.

- réfléchir avec les responsables des différentes institutions ecclésiales à la question de savoir comment l’Eglise dans le contexte actuel peut être présente dans la vie des plus pauvres et apprendre d’eux.

6. Un engagement humain durable est une condition indispensable d’un partenariat avec les plus pauvres. Il est souhaitable que des théologiens sortent temporairement ou durablement de leur cadre institutionnel pour apprendre, en vivant et agissant avec des personnes et familles en situation de pauvreté, comment faire fructifier leur savoir et leurs compétences pour l’élimination de la misère.

7. Dans le cadre de l’enseignement et de la recherche aux facultés de théologie, un travail sur l’œuvre de Joseph Wresinski est un chemin pour accueillir les expériences, les réflexions et les questions de personnes en situation de pauvreté et pour former son regard aux plus pauvres.

8. Joseph Wresinski propose à toutes les disciplines théologiques une question centrale à approfondir, celle de l’identité de l’Eglise. Son affirmation que “ Les pauvres sont l’Eglise ” prend racine dans une expérience profonde. Elle ne signifie ni la récupération des pauvres ni l’exclusion des riches. La clé pour sa compréhension est à chercher dans la manière dont Joseph Wresinski a bâti le volontariat et le Mouvement ATD Quart Monde, ainsi que dans sa lecture des évangiles.

9. Des personnes, familles et populations ayant l’expérience de la pauvreté peuvent s’appuyer sur cette expérience pour interpréter les textes de Joseph Wresinski. Ses textes peuvent leur servir de référence pour exprimer leurs propres expériences, convictions et réflexions (tout comme les théologiens universitaires ont leurs textes de référence.) Un croisement de leur savoir et de leurs pratiques avec ceux des théologiens universitaires et des personnes qui s’engagent aux côtés des pauvres serait une forme adéquate pour la réception de l’œuvre de Joseph Wresinski.

Notes de base de page numériques:

1 Lettre de Joseph Wresinski à Jeanne Picard, citée par Francine de la Gorce, Un peuple se lève, Ed. Quart Monde, 1995, p. 134.
2 Une approche évangélique au service des hommes. Igloos n°87/88 (1976).
3 Voir Heureux vous les pauvres, Ed. Cana, Paris, 1985, p. 136.
4 “Rencontre du 1er février 1988 avec les volontaires engagés dans la spiritualité”, Dossiers de Pierrelaye, février 1997.
5 Heureux vous les pauvres, p. 137.
6 Voir Les plus pauvres, témoins de l'indivisibilité des droits de l'homme, Ed. Quart Monde, 1998, pp.39-42.
7 Johann-Baptist Metz/Peter Rottländer (sous.dir.), Lateinamerika und Europa. Dialog der Theologen, München/Mainz, 1988, pp. 48 sqq.
8 Lumen gentium 8.
9 Le Père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde. Sacerdoce et amour des pauvres, Namur, 1994.
10 Une bibliographie peut être consultée sur le site http://www.bautz.de/bbkl/w/wresinski_j.shtml.
11 Voir colloque international Joseph Wresinski. Acteur et prophète du peuple des pauvres. Une voix(e) nouvelle d’humanité. U.C.O. Angers, 10-11 février 2003. Coll. Théolarge N°5, Angers, 2004.

Pour citer cet article :

Marie-Rose Blunschi Ackermann. «Joseph Wresinski et la recherche théologique.». Revue Quart Monde, N°197 - "Habiter avec les autres ?"Année 2006Revue Quart Monde
document.php?id=167

Quelques mots à propos de :  Marie-Rose  Blunschi Ackermann

Suisse, volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1987, Marie-Rose Blunschi Ackermann est docteur en théologie et vient de publier une étude qui pose les bases d’une réception théologique de l’œuvre de Joseph Wresinski : Joseph Wresinski. Wortführer der Ärmsten im theologischen Diskurs. (Academic Press Fribourg, 2005).