N°189 - "La rue n'a pas d'enfants !"

Type de document : Article
Titinga Frédéric Pacéré

La tradition n'est pas contraire à la modernité

Résumé

Pour comprendre les enfants qui vivent dans les rues et leurs familles, il est nécessaire de resituer leur expérience au regard du contexte d’aujourd’hui marqué par l’irruption de la modernité.

Jadis, aussitôt né, l’enfant se trouvait directement impliqué dans la vie de la communauté. Il y était intégré au sens physique, psychologique et culturel.

Dès l’âge de trois ou quatre mois, j’ai été retiré à ma mère et confié à une autre mère. Il a fallu que je grandisse pour savoir qui était ma vraie mère. Quand j’ai eu neuf ans, on a envoyé mes oncles à Ziniaré pour faire l’état civil, ils ont mis comme nom de ma mère celui de ma mère nourricière. Même mes oncles se sont trompés sur ma mère ! Cela veut dire que dès le départ, l’enfant aussitôt né n’appartenait ni à sa mère ni à son père, il se trouvait appartenir à ce que la communauté avait décidé. Nous étions souvent entre dix et quinze enfants dans la chambre de ma mère nourricière, qui elle-même n’a jamais eu d’enfant. Nous étions tous ses enfants, elle nous élevait tous dans les mêmes conditions.

L’enfant apprenait à garder les moutons de son père, en même temps que les autres de sa génération, il apprenait la culture avec la famille, il pratiquait les initiations. Par la cooptation, on lui apprenait comment être responsable. Et la jeune fille, une fois grandie, apprenait comment être mère de famille, comment recevoir le mari après le mariage. L’enfant n’avait pas une personnalité qui se forgeait en dehors du milieu traditionnel. Il ne pouvait pas faire de complexe, puisqu’il avait la même éducation avec les mêmes moyens que ses camarades de génération. Il ne pouvait pas se sentir sevré de la famille parce qu’il ne connaissait que la famille où il a vécu et vivra.

L’enfant d’aujourd’hui est l’enfant de sa mère, il est envoyé à l’école des Blancs, on ne prend plus le soin de l’intégrer à la société traditionnelle. Ses modèles d’avenir sont aussi différents. Avant, il disait : « Je veux être commandant », aujourd’hui, il dit : « Je veux être député ». Les enfants de milieu pauvre sont défavorisés dans l’enseignement. La fréquence des redoublements a augmenté : plus de redoublements en milieu pauvre, budget plus faible chez les pauvres consacré à l’enseignement.

Le succès de l’enfant de milieu pauvre est donc compromis. S’il est renvoyé de l’école, il ne veut pas apprendre à cultiver, on lui a appris à être autre chose, il a le complexe de la ville. A cela s’ajoute le fait que les adultes d’aujourd’hui éduquent différemment. Dans la formation traditionnelle, le formateur est au centre de la case, les enfants sont autour, c’est un univers complet. C’est une formation d’intégration, intégrée, visant à l’intérêt de la collectivité. Quand un forgeron forme son enfant, cette réalité du forgeron entre dans l’enfant et il est façonné par une éducation traditionnelle cohérente, par secteur. Chaque groupe a sa formation, mais dans chaque formation, il y a toujours une fenêtre sur la formation de l’autre, pour que le tout associé donne la société globale.

Aujourd’hui, le maître est devant ses élèves, derrière lui se trouvent un mur et un tableau. Le maître est un supérieur, un homme qui s’impose, qui n’est plus l’univers de l’enfant, qui a un bâton. Chaque élève est formé individuellement pour lui-même, par exemple, pour devenir un médecin, pour pouvoir avoir son salaire mensuel et s’occuper de sa famille.

Les difficultés de communication entre les enfants et les parents sont un phénomène nouveau. Dans la société traditionnelle, la communication est immédiate. Dès sa naissance, l’enfant est directement impliqué. Pendant sa formation, il va se trouver avec une trentaine d’enfants. L’adulte a le temps de s’occuper de chacun, ainsi mieux suivi. Aujourd’hui, dans une école primaire à Ouagadougou, les enfants peuvent être cent vingt-cinq dans une classe. Le maître n’a pas le temps de s’occuper de chacun d’eux. De plus, dans la formation traditionnelle, le père, la mère, la famille se trouvent impliqués, alors que dans la société moderne, la famille se trouve exclue.

Ceux de ma génération qui ont été mis à l’école ont quitté la famille. Ils n’ont pas subi ou connu la formation du milieu traditionnel, ils apprennent tout de l’école moderne. S’ils réussissent, ils continuent leur cheminement dans la méconnaissance pratique de la société traditionnelle. S’ils vont au village, c’est uniquement par instinct filial. Ils n’ont pas reçu la formation du milieu traditionnel, ainsi il y a un conflit presque ouvert entre les parents et les enfants.

Au musée de Manéga1, je rassemble beaucoup d’objets très anciens. Un vieillard est venu me voir, il était détenteur d’un objet sacré important. Il m’a dit : « Si je meurs en laissant le masque à mon fils, il va le brûler parce c’est contraire à sa foi ou le vendre à des touristes pour avoir de l’argent. Quand je serai auprès de mes ancêtres, ils vont me jeter dans le feu, en disant que j’ai mal élevé mon enfant et c’est pour cela qu’il a vendu la divinité de la maison. Je veux la paix, alors je viens offrir mes objets importants au musée, car ici vous faites tout pour faire respecter la culture. ». Quatre-vingts pour cent des anciens n’ont plus confiance en leurs enfants. Ils ont confiance, parce que ce sont leurs enfants, parce que c’est leur devoir moral, conformément à leur formation du milieu traditionnel, de les bénir, de tout faire pour leur bonheur, jusqu’à ce que eux-mêmes, anciens, meurent. Mais, dans la réalité, ils n’ont pas confiance en leurs fils qui n’ont pas reçu la formation de leur père.

Si l’homme africain veut éduquer son enfant, il a devant lui deux éducations possibles. S’il fait le choix de l’éducation selon les traditions de la culture africaine, dans certains domaines, il se retrouvera dans une impasse. Certains éléments de la formation de la culture africaine se retrouvent comme épongés par l’évolution de la société traditionnelle. L’adulte ne peut alors se référer qu’à la formation qui lui a été donnée par ses ancêtres. Malheureusement, elle repose sur une transmission orale, par les griots, et elle est en train de disparaître. L’homme a beau être convaincu de ce qui lui reste de connaissance, ce qui lui reste est très faible. Ce qui lui reste, et qui est important, ce sont les valeurs défendues par la civilisation africaine : solidarité, hospitalité, conception de l’autre, amour pour l’autre, intérêt de la collectivité. Quant aux canaux et moyens d’expression, c’est l’impasse puisque la formation se faisait dans des cercles, souvent liés aux rites de l’initiation et de la circoncision. L’école de l’homme africain, c’est son individualité, ce qui reste dans sa tête.

Mais s’il fait le choix de former son enfant à l’école moderne, l’homme africain se retrouve également dans une impasse. Ce n’est pas lui qui est chargé de la formation, c’est l’école moderne avec son maître. L’homme ne peut que rester impuissant pour assister sans même savoir ce qu’on apprend à son enfant, il ne peut que rester en dehors de la formation de l’enfant. S’il est lui-même membre du corps enseignant, il peut, la nuit, aider l’enfant à la formation. S’il est dans la ville et fait venir d’autres enseignants, il peut contribuer. L’homme africain doit trouver d’autres canaux de formation dans le contexte d’aujourd’hui.

La tradition n’est pourtant pas contraire à la modernité. L’enfant d’aujourd’hui doit vivre dans la société d’aujourd’hui. Tout en luttant pour préserver les valeurs de la civilisation de ses pères, il doit utiliser les opportunités modernes. A l’intérieur de l’école, celles de la technologie ; dans le milieu plus élevé, celles apportées par les ordinateurs, le télé-enseignement. Par exemple, nous avons la houe traditionnelle, mais pour préparer un, deux, trois hectares, cela peut être fastidieux pour un cultivateur. Il existe des opportunités telles que la houe manga, les tractions animales, les tracteurs, les irrigations, les micro barrages, les cultures de contre-saison qui permettent de multiplier les potentialités et les possibilités de richesse. Il faut pouvoir utiliser tous ces nouveaux moyens, parce que cela peut aider à permettre la conservation de la société traditionnelle.

J’ai déjà dit que dans cette société traditionnelle, les valeurs n’étaient conservées que par la mémoire des littératures orales, forcément en train de disparaître. Si nous parlons d’opportunité, il y a des possibilités d’enregistrement. Je dois avoir une multitude de cassettes d’enregistrement de vieux dont beaucoup sont morts aujourd’hui. Je ne les ai pas encore toutes transcrites. On peut utiliser la vidéo, le cinéma. Dans notre pays, on dit : « Si vous voyez un bœuf en train de s’enfoncer dans la fourmilière, si vous ne pouvez pas le tirer, ne laissez pas tout disparaître, tirez la queue ». Pour les générations actuelles, si on parle de bœuf et qu’elles ne savent même pas ce qu’est un bœuf, qu’au moins elles puissent avoir l’idée de ce qu’a pu être la queue d’un bœuf ! Peut-être qu’avec les opportunités modernes, avec les possibilités d’ADN, en utilisant tel et tel élément dans des laboratoires, on pourra avec la queue sauvée, reformer l’animal !

Si la société japonaise, qui est parmi les plus développées de la société moderne et qui tient à ses traditions, a pu se développer, c’est parce qu’elle a fait reposer l’homme et son avenir sur la société traditionnelle japonaise. La tradition n’est pas contraire à la modernité. Si l’Afrique pouvait et arrivait à sauver la quintessence, les valeurs essentielles de la civilisation des pères, elle pourrait sauver l’homme africain et permettre la construction du bonheur de l’homme africain, sinon de l’homme au sens le plus général.

Notes de base de page numériques:

1 Pour en savoir plus, voir www.museemanega.bf

Pour citer cet article :

Titinga Frédéric Pacéré. «La tradition n'est pas contraire à la modernité». Revue Quart Monde, N°189 - La rue n'a pas d'enfantsAnnée 2004Revue Quart Monde
document.php?id=1238

Quelques mots à propos de :  Titinga Frédéric  Pacéré

Maître Titinga Frédéric Pacéré, né au Burkina Faso en 1943, est avocat au barreau de Ouagadougou et au tribunal permanent international d’Arusha. Il a fondé le musée de la Bendrologie, à Manéga, au milieu duquel une réplique de la dalle du Trocadéro a été inaugurée le 12 février 1996. Il est membre d’Atd Quart Monde.