La protection de l’enfance est d’abord un enjeu pour les enfants et leurs parents. Des magistrats, des travailleurs sociaux, de multiples autres professionnels s’y consacrent ; pour eux, il s’agit d’une activité professionnelle. Ils mettent leurs compétences au service du respect des règles de droit qui leur demandent de l’humanité ; mais, par construction, leur fonction leur assigne une place. Beaucoup d’entre eux s’engagent réellement à rechercher les meilleures conditions de leur intervention. Ils organisent au mieux leur travail, en partenariat avec les autres professionnels, ils se tiennent informés des innovations, ils interrogent leurs propres pratiques. Ce livre leur apporte un regard nouveau, une vision d’une réalité qu’ils côtoient, pressentent, connaissent intellectuellement mais qui, ici, est exprimée clairement, méthodiquement.
Comment arriver à percevoir, à comprendre ce qui se joue réellement chez les parents que ces professionnels rencontrent, ce qui est partagé au plus intime de leurs relations avec leurs enfants ? Comment ces professionnels qui ont la responsabilité d’assurer le développement de l’enfant, d’intervenir au nom de son intérêt, peuvent-ils exercer leur fonction avec sérénité ? Bien sûr, par la convergence de trois voies : celle des connaissances acquises par l’étude, les lectures, les formations ; celle des savoirs faire que seule l’expérience permet de s’approprier ; celle des savoirs être qui exigent une mise en question personnelle. Surtout, par la volonté de comprendre la position de l’autre, des autres, de ces personnes à qui leur avis de « professionnel » va s’imposer, ces personnes qui vont devoir s’adapter à une décision ayant force « exécutoire ».
L’intérêt fondamental du livre de Marie-Cécile Renoux, est qu’il est écrit du point de vue de ces personnes. Ces « autres » si différents souvent par leur vie, leur histoire ; ces « autres » qui sont « l’objet » d’une intervention publique au nom de l’intérêt porté par la société à chaque personne et sont, par là même, dans un statut équivoque : sujets de droits, objets d’intervention. Ces « autres » si proches : chaque adulte a été enfant et porte son histoire avec soi, en soi ; une histoire qui, de toute façon, laisse son empreinte, détermine une personnalité, ouvre vers une vie où le bien-être peut se trouver à portée de main, ou bien, quasi inatteignable. Les parents auxquels s’adresse d’abord la protection de l’enfance, dans la définition donnée par la loi du 5 mars 2007, portent avec eux leur propre enfance ; les professionnels aussi. Que les parents aient des réactions affectives vis-à -vis des travailleurs sociaux et des magistrats est normal. Que les travailleurs sociaux et les magistrats aient aussi des réactions affectives ne l’est pas moins. Dès lors, une question : qui doit s’adapter à cette situation où les affects sont si présents et peuvent avoir des retentissements majeurs pour des personnes en devenir, ces enfants et ces adolescents pour qui est conçue et réalisée la politique publique de protection de l’enfance.
Ce livre nous montre à quoi les parents doivent faire face, comment ils doivent s’organiser, eux qui sont déjà en difficulté. Une décision à vocation sociale, à but préventif ou curatif, fixe un cadre. Ce cadre ne peut se révéler aidant que s’il est bien déterminé et compris par tous ; c’est-à -dire que sont vécus comme légitimes le choix qui le fonde, la définition de son périmètre et ce qu’il contient de perspectives voulues constructives. Malheureusement, il apparaît au fil des pages, que bien des fois, le cadre n’a pas été bien déterminé parce que la méthode était inadaptée, parce que les perspectives n’étaient pas comprises.
Chaque professionnel est légitimement convaincu que sa bonne volonté ne suffit pas à garantir la pertinence de ses interventions. Il est regrettable qu’encore trop souvent les outils manquent et les chapitres de la 2ème partie de l’ouvrage présentent des solutions. Il est encore plus regrettable que des difficultés trouvent comme origine leur méconnaissance de réalités qui nourrissent les chapitres de la 1ère partie.
Au fil des pages, à partir de cas réels, parce que Marie-Cécile Renoux accompagne des parents depuis plus de 15 ans dans les dédales des interventions sociales et judiciaires, se dévoile une réalité terrible ; terrible parce qu’elle est faite de violence ressentie par des dizaines de milliers de personnes, parents et enfants ; terrible parce qu’elle fait aussi souffrir des professionnels qui perçoivent qu’un drame est en train de se nouer et qu’ils en sont, eux aussi, les acteurs. Une réalité terrible, enfin, car elle reste trop méconnue.
C’est une des autres qualités de ce livre : mettre en lumière, révéler ce qui est pressenti surtout confusément. A cette qualité, s’en ajoute une autre ; car si le lecteur peut « découvrir » ce qu’il pouvait imaginer, si cette découverte est d’autant plus forte qu’elle s’appuie sur des situations, cette plongée dans la réalité des faits est constamment faite avec une référence aux textes, au Code civil, au Code de l’action sociale et des familles. Commencé voici plusieurs années par Marie-Cécile Renoux, son livre, empathique avec ce que vivent les parents et leurs enfant, est aussi à jour de la loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance, tient compte de la mise en Å“uvre de celle-ci, des jurisprudences récentes.
Quel meilleur outil au service de ceux et celles pour qui la protection de l’enfance est un défi quotidien et une exigence morale. Quel meilleur porte-voix pour les personnes, enfants et parents qui, à la différence de nombreux autres membres de la société civile, n’osent pas, ne peuvent pas exprimer leur point de vue.



