Comment avez-vous rencontré ATD Quart Monde ?
Enseignante et professeure de piano pendant plusieurs années, j’étais déjà habitée, comme la grande majorité de mes collègues, par ce souci de permettre à tous les enfants d’apprendre, de réussir. C’est forcément le rôle d’une enseignante. Mais il y a avait toujours des familles qui restaient à l’écart et je me trouvais souvent démunie, sans moyens pour les comprendre, saisir pourquoi elles ne venaient pas aux réunions, aux fêtes d’écoles,… Je me suis rapprochée d’ATD Quart Monde, d’abord comme alliée [1] et là j’ai eu la chance d’entendre l’expérience de vie de ces familles, de les découvrir sous un autre angle et ça, ça m’a vraiment bouleversée. Là , dans une ambiance de respect mutuel et d’écoute sans jugement, un chemin s’ouvrait pour moi pour aller vers ceux qui restent en dehors de tout. Je me souviens d’une maman qui me parlait de sa difficulté à communiquer avec la maîtresse de son fils. Alors, dans son désarroi, cela lui arrivait de crier sur l’enseignante ou de lui raccrocher le téléphone au nez. Mais surtout elle m’expliquait combien cela était lié à son propre vécu, l’échec scolaire et l’humiliation qu’elle avait connue dans sa vie… Au fond, elle était profondément habitée par le souhait que son fils réussisse, qu’il soit compris par l’enseignante. Comme elle, beaucoup de parents peuvent par moment « perdre le nord » face à l’impossibilité de vivre dignement. C’est d’ailleurs aussi le cas du papa de Manuel que je décris dans mon livre. Comme Manuel, j’avais – et j’ai encore ! – besoin d’apprendre de ses parents.
Justement, dans quelle mesure vous êtes-vous inspirée de vos rencontres pour écrire l’histoire de Manuel et de ses amis ?
Ce roman, c’est une fiction, je me suis donné la liberté de créer une histoire, d’imaginer ce que pensent Manuel et les autres personnages parce que, pour les enfants que j’ai eu la chance de rencontrer, c’est souvent difficile de mettre des mots sur ce qu’ils vivent. Mais en même temps, j’ai l’impression de n’avoir rien inventé. Même l’avion que construit Manuel dans le livre, « Lafuite », est inspiré de la campagne « Inventons des machines à changer le regard », qui avait été lancée en 2001 par Tapori. C’est un enfant qui m’avait dit un jour « Je ne peux pas te garantir que ça vaille la peine de croire en moi ». Cette phrase avait à l’époque en quelque sorte suscité mon engagement en tant que volontaire permanente. Cet enfant me poussait à aller encore plus loin, « jusqu’au bout de cette rencontre » , c’est d’ailleurs une phrase que je fais dire à Manuel dans le livre. J’ai énormément écrit quand j’étais volontaire car j’avais l’impression de vivre des choses tellement fortes, qui touchaient tellement à l’essentiel de ce qui fait notre vie que j’avais besoin d’en laisser une trace. A travers l’écriture j’ai compris que l’histoire des enfants et des familles les plus pauvres, ce n’est pas une histoire à part. C’est notre histoire commune. Nous y sommes tous acteurs. C’est comme dans l’histoire de Manuel ; nous pouvons tous nous reconnaître dans l’un ou l’autre personnage, dans l’une ou l’autre façon d’agir ou de rester indifférent… Ecrire cette rencontre avec les plus pauvres, c’est aussi témoigner de leur courage, leur soif de vivre en dignité. Des efforts qui restent souvent inaperçus. Et pour que cessent justement les préjugés et l’injustice qui est souvent faite aux plus pauvres, il faut que cette histoire soit connue et reconnue et surtout partagée réellement.
Ce livre, quelles réactions souhaiteriez-vous qu’il suscite chez les enfants ?
Mon souhait, c’est d’encourager les enfants à oser la rencontre avec celui qui est différent. Pendant mes années avec Tapori en Suisse, j’ai vu se créer des amitiés durables entre des enfants qui n’avaient a priori rien en commun. C’est donc possible – et pas seulement dans mon livre ! - et les enfants ne manquent pas d’idées, mais ils ont besoin d’être soutenus par des adultes qui croient en eux. Manuel arrive à nous révéler dans cette histoire le meilleur de lui-même grâce au soutien du mécanicien Herbert ou de l’animatrice de la bibliothèque de rue, Teresa. Il y parvient aussi grâce à son instituteur M. Bauer qui ose cette rencontre avec une famille que, d’emblée, il ne comprend pas. Une rencontre qui vaut le coup d’être vécue et dont on sort tous gagnants !
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