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Démocratie et pauvreté

Rencontre avec Bronislaw Geremek
mardi 3 février 2009
En ces premiers jours de juin 1992, Varsovie était sous un ciel d’été. Rien ne semblait troubler la tranquillité du Parlement (le Sejm) où l’huissier vous indique votre chemin, sans autre formalité. Pourtant, l’heure était grave. Le Premier ministre venait de décider l’ouverture des dossiers de la police secrète concernant certaines personnalités, décision si contestée qu’il était "démissionné" quelques jours après. Et les députés s’apprêtaient à débattre d’un budget d’austérité.
Malgré cette tourmente, Bronislaw Geremek, président de la Commission des Affaires étrangères du Parlement, fut fidèle au rendez-vous qu’il avait accordé à « Quart Monde », tout simplement, en ami. Aussi me sentais-je libre de lui parler de son cheminement humain qui m’avait toujours étonnée.

Comment un historien comme lui en était-il venu à s’intéresser aux pauvres et à la pauvreté, à une époque où nul ne se souciait de ces questions ? L’humour de son regard perce sous la broussaille des sourcils. La question le ramène quelque quarante ans plus tôt, mais aussi aux étudiants qu’il a formés. « Deux raisons guident un jeune historien dans le choix d’un sujet de thèse : le désir d’étudier ce qui ne l’a pas encore été, et sa propre sensibilité aux choses du monde. Ces deux raisons m’ont conduit aux pauvres, ces mal aimés de l’Histoire qui n’avaient pas droit à l’Histoire, mais aussi aux problèmes de la pauvreté ». Evidente, la nouveauté du sujet. Mais quelle expérience avait sensibilisé le jeune Bronislaw aux pauvres ? Soudain, la voix, q’il a chaude et posée, sourd d’une passion à peine contenue « L’historien, sensible au monde qui l’entoure et avec un peu d’imagination, apporte quelque chose qu’aucune autre science humaine ne peut apporter. A condition qu’il considère la « longue durée » chère à Fernand Braudel, mon maître. C’est elle qui permet de comprendre le temps présent ».

Il évoque son arrivée à Paris, pour la première fois en 1956. « J’ai trouvé des archives d’une richesse incomparable et aussi l’incompréhension la plus totale quant au sujet de ma thèse ! on me disait : « Mais les pauvres ne produisent pas de documents ! « Je me suis entêté. Je crois que mon choix et mon obstination étaient dus aussi à l’influence du marxisme. Maintenant, je pense que celui-ci est une idéologie fausse, mais il reste que Marx est le premier à avoir étudié la pauvreté, pas le seul, car il y a également les grands théoriciens anglais du capitalisme ».

Depuis 1956, il explore les archives judiciaires, celles des institutions de secours et des associations charitables et va de siècle en siècle jusqu’au XIXè. « Je suis resté fidèle à mon choix. Je cherchais à la fois le côté existentiel, les hommes vivants, et l’aspect structurel, la pauvreté. Depuis, l’histoire de la pauvreté est devenue un domaine de recherche, les archives de la pauvreté sont immenses ».

Quand Bronislaw Geremek en appelait à l’imagination de l’historien, celle-ci lui a-t-elle suffi pour retrouver des hommes vivants à travers des archives qui ne sont pas celles des pauvres, mais celles de ceux qui ont affaire à eux ? La sensibilité aux choses du monde qu’il évoquait à l’instant éclaire aussi sa recherche. « En 1956, je passais par les quartiers pauvres de Paris. Je voyais des hommes déguenillés sur les trottoirs. J’ai trouvé une thèse de sociologie sur le clochard et une « Introduction à la sociologie du vagabondage ». La soutenance de cette thèse fit alors scandale. L’auteur y avait fait venir et parler quelques héros de son étude et le lendemain, un des vagabonds écrivait au journal « Le Monde » pour s’expliquer ; ses compagnons et lui avaient raconté au sociologue ce qu’il voulait entendre, en échange de bouteilles de vin. Ce fait, je ne l’ai jamais oublié. Il m’a fait découvrir ce que signifiait l’exclusion, en profondeur, cette quasi-obligation de mentir pour plaire à celui dont on attend quelque chose ». Il approfondit cette découverte en lisant Michel Foucault. Et en rencontrant l’abbé Pierre et le père Joseph. Les « choses du monde » entraînent l’universitaire polonais à l’engagement. Après les manifestations ouvrières de Radon, en 1976, et leur dure répression, des intellectuels fondent un comité de défense des ouvriers ( le KOR). Le professeur Geremek les rejoint. Il participe aux universités volantes du KOR. « Nous réunissions clandestinement des étudiants dans des appartements privés pour enseigner ce que nous ne pouvions enseigner dans les facultés, en particulier les dimensions morales, éthiques, et la vérité de l’Histoire. La répression fut telle que ces réunions devinrent impossibles. Alors nous avons publié ces cours clandestins, ce qui nous a permis de toucher beaucoup plus que quelques centaines d’étudiants ! Certains de ces cours, tirés en moyenne à 5000 exemplaires ont atteint 50 000 exemplaires ».

De là à Solidarnosc ; il n’y avait qu’un pas. Bronislaw Geremek le franchit en 1980 : « C’était un véritable mouvement où mon action trouvait un langage commun. Mais j’ai été surtout intéressé par l’aspect syndical de Solidarnosc, la défense des travailleurs ».

L’expérience des universités volantes conduit à l’idée d’organiser des universités populaires destinées aux ouvriers et aux paysans. « L’Eglise a fourni les lieux, partout. Ces cours rassemblaient jusqu’à 5 000 personnes dans les églises. Ils ont préparé 1989, par une continuité de résistance ».

Mais comment l’historien, attaché à la discipline universitaire, a-t-il pu d’adapter à ce public neuf ? A t-il appris quelque chose de ces travailleurs manuels ? Bronislaw Geremek répond comme s’il s’agissant d’une tranquillité évidente. « Un universitaire se doit de respecter la méthodologie universitaire. Mais, quand on enseigne, on se trouve toujours devant le défi d’aller beaucoup plus loin que lorsqu’on écrit, même avec des étudiants. Face à ces ouvriers et à ces paysans qui venaient volontairement aux cours, l’historien est obligé de quitter le côté magistral de l’enseignement universitaire. J’étais confronté aux questions d’actualité posées par ce public de travailleurs, obligé de répondre. J’ai compris ainsi la nécessité de cette coopération universitaire et sociale, telle que le père Joseph la voulait ».
Soudain, son bras se tend vers la bibliothèque, pousse la vitrine et sort un volume, « Démocratie et pauvreté » (1 Démocratie et pauvreté, du quatrième ordre au quart monde ». Présentation René Rémond, postface Michel Vovelle, Ed. Quart Monde/ Albin Michel, 1991 ), il le feuillette, énumère les noms d’auteurs, dont beaucoup sont de ses amis. « Cet ouvrage a des contributions éminentes. J’apprécie beaucoup que des histoires parlent sur un pied d’égalité avec les plus pauvres, et même, que les témoignages de ces derniers soient placés en ouverture du livre.

Le professeur engagé, devenu un homme politique trouve-t-il les moyens de communiquer sa préoccupation des pauvres et son expérience de coopération universitaire et sociale ? Une ombre de regret semble passer sur son visage. « Le prise de responsabilité des intellectuels m’a amené à la politique. Le rapport entre la démocratie et la pauvreté est complexe, et malheureusement, non, je n’ai pas souvent l’occasion de parler de pauvreté ». Mais cet homme de conviction ne reste pas sur ce constat. « Ce que j’apprécie dans ATD Quart Monde, c’est cette réunion des plus faibles menée en même temps que l’action sur les institutions. Une rencontre comme celle de Berlin eut été impensable voilà seulement dix ans, car, alors, on limitait les droits de l’homme à la seule condition humaine, grâce à l’influence de chercheurs, d’universitaires, et aussi du père Joseph, un homme qu’il faudrait faire connaître aux Polonais ».

Bronislaw Geremek a choisi la politique, afin de continuer à servir son pays. Un sacrifice pour l’historien qu’il demeure, car il n’a plus le temps de continuer ses recherches ni d’écrire le livre auquel il pense. Au Bébête Show de la télévision polonaise, où figurent le lion ( le président Lech Walesa), l’hippopotame ( Kuron), il est représenté par une chèvre. Quelque chose me dit que contrairement à celle de M. Seguin, elle ne se laissera pas dévorer par le loup de la politique.

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