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Les bibliothèques de rue

Quand est-ce que vous ouvrez dehors ?
lundi 14 juin 2010

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Une fois par semaine, des adultes chargés de livres rejoignent des enfants dans une cité, sur un terrain de voyageurs, près d’un tas d’ordures…

Là, dehors, à la vue de tous, ils déroulent une natte et s’installent pour une à deux heures de lecture. Semaine après semaine, ils reconduisent ce rendez-vous pour favoriser le plaisir de lire et susciter au fil du temps échanges et rencontres avec les enfants, leur famille et les habitants d’un quartier. C’est la bibliothèque de rue.

La lecture, la vie, la liberté

La bibliothèque de rue a pour vocation, entre autres, de faciliter l’apprentissage de la lecture, mais les enfants n’y sont pas considérés comme des élèves, ni la lecture seulement comme une nécessaire acquisition pour leur scolarité. D’ailleurs, le lien entre lecture et scolarité n’a rien de systématique. Blandine Aurenche en témoigne : « Dans une bibliothèque où j’ai travaillé, beaucoup d’enfants de squats étaient en grosse difficulté de lecture, et nous leur avons lu énormément d’histoires. Je ne sais pas si cela a eu un impact sur leur réussite scolaire, mais j’espère que cela en aura eu sur leur croissance intérieure, sur leur réflexion, sur leur ouverture. La lecture n’apporte pas l’assurance d’une future réussite scolaire. Certains enfants dévorent les livres, des romans, et ne sont pas du tout des lumières en français. Mais je crois qu’ils savent prendre dans la littérature quelque chose qui les nourrit autrement, qui les aide à se construire. » Et c’est bien l’objectif de la bibliothèque de rue, qui vise à familiariser avec la lecture pour prévenir l’échec scolaire, mais surtout à en faire découvrir le goût et les bénéfices pour en disposer librement.

Car au-delà de son aspect utilitaire et social, la lecture incite à la rêverie, donne à vagabonder intimement, et fait ainsi le nid de la pensée et de la liberté intérieure. Des questions, des intuitions, des rêves, enfouis au plus intime, se révèlent à nous au travers de lectures, mieux que nous n’aurions jamais su les exprimer, et ce jeu entre identité et altérité est libérateur. La lecture peut donner accès à l’intime. Elle peut aussi ouvrir à l’autre et à l’ailleurs. Et les voies de découverte, ainsi ouvertes, et bien qu’ouvertes à tous, demeurent personnelles, la lecture donnant à chacun un moyen de s’emparer d’un écrit commun, à sa manière, en toute liberté, ce dont Odile Robitaille ne finit pas de s’étonner : « Le livre a un côté pluriel, il n’existe pas un livre mais des livres, sur des sujets infiniment différents. Et l’on ne sait jamais lequel va être un moteur pour quelqu’un ou lui parler, tout simplement. »

La rencontre lecteur-livre est imprévisible et implique donc qu’on « expose » les enfants à toutes sortes de (bons) livres. Bénédicte Braconnay, animatrice de bibliothèque de rue à Lyon avec des enfants Roms très éloignés de l’écrit, l’a réalisé un jour, par hasard. Elle se rappelle : « J’étais avec des petites filles de 9-10 ans, et nous avons lu Tom-Tom et Nana. J’avais toujours pensé que ce serait trop compliqué pour ces enfants, parce qu’il y a beaucoup d’écrit et que cela demanderait trop de concentration. Je me disais aussi que cet univers était très loin de leur réalité. Mais un jour, j’ai essayé. Et nous avons passé une heure à lire l’histoire de Tom-Tom et Nana qui en avaient assez de se faire gronder et faisaient leur baluchon en disant : “C’est trop nul notre famille, on veut en changer.” Cela a beaucoup plu aux petites filles, on sentait qu’elles s’étaient dit à certains moments qu’elles aussi, elles auraient eu envie de changer de famille. »

Emma Cailleau a également observé une rencontre inattendue entre un enfant et un livre : « Un jour, j’ai emporté en bibliothèque de rue un livre que j’avais trouvé par hasard, une BD qui raconte l’histoire de Gandhi. Ce jour-là, Bakari, un jeune lecteur très irrégulier, a lu un ou deux livres avec nous, puis a demandé à lire Gandhi. Un animateur s’est installé avec lui, mais ce n’est pas facile de lire une BD à haute voix. Et ils ont arrêté. Alors Bakari a continué seul. Puis, il s’est mis à pleuvoir, et nous avons dû nous déplacer et nous mettre à l’abri, et Bakari a continué à lire. Quand est venue l’heure de la fin de la bibliothèque de rue, il lisait toujours. Je lui ai proposé de lui prêter la BD ; il l’a emportée et a fini la lecture chez lui. J’ai été surprise qu’il s’attache tant à ce livre-là. Il n’a que 8 ans, n’est pas d’origine indienne, et ce livre sur Gandhi n’est pas d’un abord si facile. Mais les histoires de grands hommes ont quelque chose de fascinant, et celle-là l’avait sûrement touché. Quand nous cherchons des livres pour les garçons de son âge, nous sélectionnons souvent des Lucky Luke ou des documentaires, jamais je n’aurais pensé à cette biographie. »

Pour celui qui en dispose et s’en empare, la lecture offre de sortir de soi et de reconquérir une position de sujet. Encore faut-il qu’il y ait accès. « La lecture ne peut pas réparer le monde de ses désordres », écrit Michèle Petit, anthropologue de la lecture. Mais, poursuit-elle, « si j’en crois ce que m’ont dit des lecteurs de différents milieux, la lecture est peut-être une expérience vitale plus que sociale, même si son inégale pratique est très largement imputable à des déterminismes sociaux, et si on peut en tirer des bénéfices sociaux. Elle marque la conquête d’un espace et d’un temps intimes qui échappent à l’emprise du collectif. Et si la solitude du lecteur face au texte a toujours inquiété, c’est justement parce qu’elle ouvre à des remises en cause, à d’autres formes de lien social que celles où l’on serre les rangs comme autant de soldats. » La lecture revêt un caractère intime et individuel, elle relie aussi aux autres lecteurs. L’aspect communautaire du livre devient tout à fait perceptible lorsqu’un groupe d’enfants ou d’adultes écoute une lecture à haute voix. Mais le plus souvent, le lien qui unit les lecteurs d’un même livre, dans le temps ou dans l’espace, reste impalpable, hormis lors d’une éventuelle conversation. Il donne pourtant aux uns et aux autres des références communes et le sentiment d’appartenir à une communauté invisible. Se joue de cette manière une forme d’inclusion ou d’exclusion, anodine à l’échelle d’un ouvrage, séparant « ceux qui l’ont lu » de « ceux qui ne l’ont pas lu », ceux qui savent lire de ceux qui ne savent pas. C’est pourquoi ceux qui ne savent pas lire le vivent souvent comme une honte et cherchent à le cacher en donnant le change. Une honte de même nature se retrouve chez ceux qui auraient voulu acquérir l’un ou l’autre savoir et n’ont pu y parvenir.

Odile Robitaille en parle avec émotion : « Il faut voir combien les gens sont humiliés de ne pas savoir, d’être exclus du monde de la connaissance. C’est une réalité que j’ai rencontrée à plusieurs reprises. Des personnes portent en elles le fait de ne pas savoir, et cela les humilie constamment, dans leur relation aux autres, pas seulement dans leur relation avec l’écrit. C’est pourquoi je considère la lecture comme un droit. »

Editions Fayard/Editions Quart Monde - 2010 - 17 €

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