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La crise, entre abîme et renaissance

Revue Quart Monde n° 210
vendredi 24 juillet 2009
Face aux interrogations suscitées par la crise, ne serait-il pas urgent de se décentrer des analyses à trop courte vue et entre spécialistes des questions économiques, pour interroger ceux qui, de génération en génération, paient au prix fort le développement de nos sociétés et en connaissent dans leur chair tous les gâchis et les échecs. Ceux-là détiennent une expertise dont nous ne pouvons nous passer sous peine de reproduire en boucle les erreurs de l’Histoire. Sans eux, nos sociétés risquent de fonctionner sans mémoire et de réinventer sans cesse les mêmes fausses solutions. La pauvreté et l’exclusion ne sont pas seulement des phénomènes liés à des dysfonctionnements économiques. Ils interrogent avant tout nos choix politiques, nos projets de civilisation, les valeurs que nous promouvons. Le savoir des populations les plus vulnérables existe, il s’est forgé au cours des siècles dans la résistance à toutes les crises qui ont secoué nos sociétés au Nord comme au Sud ; il s’est construit au creux de la lutte pour la survie. Il doit être formulé et entendu pour que l’avenir ait des chances de ne pas ressembler à un passé dont tous les citoyens qui leur reconnaissent cette expertise, ne veulent plus.

Selon un proverbe chinois, « L’homme est le fils des obstacles ». La crise mondiale et multidimensionnelle d’aujourd’hui renvoie les plus pauvres d’entre nous à ce qu’ils vivent depuis longtemps, à ce qu’ont vécu leurs parents et aïeux avant eux. Laurence Fontaine confortera leur témoignage à travers l’analyse des stratégies de survie au cours des siècles, le langage des images soutenant magistralement la démonstration. Au regard de la pauvreté, la crise est permanente affirment en Belgique les militants des Universités populaires Quart Monde et du Mouvement Luttes Solidarités Travail, avant de se poser la question : à qui profite « cette réserve de travailleurs soumis et exploitables à souhait (qui) fragilise l’ensemble du monde du travail à travers des rapports de concurrence exacerbés ?… Au delà des crises, les plus pauvres, partout, paient toujours le prix fort. Comme pour toute échelle qui se dresse, ce sont les échelons et les éléments du bas qui supportent les plus fortes contraintes… mais si le bas n’est pas là, sur quoi peut s’appuyer l’échelle ? »

Prendre avec eux la mesure de l’aggravation des conditions inhumaines et dégradantes de leur vie, déconstruire les mécanismes de la crise, établir avec précision les budgets dérisoires avec lesquels certains sont obligés de vivre à Noisy-le-Grand dans la banlieue parisienne, à Haïti, au Québec ou sur la décharge de Phnom Penh, donne visibilité au courage et à l’endurance des pauvres partout dans le monde. Ce savoir des pauvres, s’il trouve à se croiser avec celui d’autres citoyens, est libérateur pour l’avenir, nous dit Claude Ferrand, se fondant sur une expérience de plusieurs années. Oui, « L’homme est le fils des obstacles » qui l’ont forgé - en particulier l’homme qui en a rencontré dès avant sa venue au monde -, et il faut l’écouter, pour sortir de la crise sans abandonner personne. Écouter également ce savoir et ce savoir-faire alternatifs, mis en Å“uvre dans des actions pilotes, en divers endroits du monde, dont témoignent les initiatives populaires au Bengladesh rapportées par Anisur Rahman et l’action de l’association Aïtiktel au Maroc.

La mise sur pied d’une économie qui tienne compte de tout homme et de l’homme tout entier, est l’affaire de chacun. Pour sortir de la crise, il ne s’agit pas de relancer la consommation, fût-elle verte, mais d’en faire une opportunité pour le développement d’une autre logique économique, comme le souligne Paul Dembinski.

Notre créativité citoyenne trouve là un terrain d’exercice sans borne, alimenté par l’expertise des plus pauvres, et dans le questionnement permanent de nos élus pour qu’ils se situent eux aussi face a un nouveau vivre ensemble souhaité et déjà en chantier.

Martine Hosselet-Herbignat

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