Pourquoi des mots à propos de misère ?
Les mots sont-ils essentiels à la lutte contre la misère ? Ou sont-ils les poisons spécifiques d’une civilisation qui a vu l’art cohabiter avec les pires crimes commis par des humains : on sait combien les nazis aimaient se “ ressourcer ” après une journée de crimes aux Å“uvres des plus grands musiciens, et Goethe comme Schiller figuraient dans leurs bibliothèques.
Dostoïevski fait dire à l’un de ses personnages qu’aucune harmonie future ne justifie les larmes d’un enfant martyr. Alors si le paradis des religions est rejeté lui-même au nom de la souffrance d’un enfant, qu’en sera-t-il des mots ?
Littérature et misère, pourquoi pas littérature et futilité ? Comment éluder qu’il y a une irresponsabilité de l’art comme il y a une irresponsabilité de l’intelligence ou de la foi ? Et qu’il faudrait être bien présomptueux pour s’en croire exempté. Gide se laissait volontiers distraire de l’Histoire au profit d’une réussite d’imparfait du subjonctif. Proprement effarant et qui laisse pantois, Goering parlant de Hitler avec un de ses avocats de Nuremberg, confiait : « Hitler… que voulez-vous que nous fassions avec un homme qui était incapable d’émettre une opinion sur l’opus 117 de Brahms ? »
Les mots ressemblent à des savons humides. A peine croit-on les saisir qu’ils s’échappent. Rien de plus immatériel face à la réalité la plus douloureuse, rien de plus volatil face au plus durable. Et pourtant s’il n’y a pas de mots, il n’y a pas de mémoire, et s’il n’y a pas de mémoire, il n’y a pas eu de vie. Et paradoxalement, étrangement, les mots insaisissables, si fragiles, portés de siècles en siècles, s’effritent moins que les pierres. Ils sont le seul indice, par tous vérifiables, qu’une part d’immortalité réside dans ce que notre esprit a conçu, que tout ne s’arrête pas avec la mort. L’homme a peur du temps, mais le temps a peur des mots comme il a peur des Pyramides. Il faut donc écrire.
Georges-Paul Cuny. « Témoigner de la condition humaine. ». Revue Quart Monde, (2006/2) - "Littérature et misère : quelles rencontres ?"
Georges-Paul Cuny a publié plusieurs romans dont trois chez Gallimard. C’est un ami de longue date du Mouvement Atd Quart Monde.
