Le Mouvement
ATD Quart Monde

Bernard Jährling

mardi 6 mai 2008

Vous pouvez aussi consulter La nouvelle fabrique de l’histoire d’Emmanuel Laurentin sur France culture ou le site des étudiants de l’ESSEC.

Maçon, tailleur de pierre, cet enfant du bidonville est devenu formateur de centaines de jeunes qui s’engagent avec ATD Quart Monde sur tous les continents. Il témoigne dans son livre Pierre d’homme.

Robert-Yves Quiriconi - Associated Press

Voici un livre d’une rare densité humaine, dont les personnages, de chair et de sang, ont une épaisseur que l’on aurait du mal à retrouver même dans les plus prestigieuses fictions. Des abris en tôle et des tentes militaires alignées à la hâte sur une ancienne décharge, la boue, les rats, quelques pompes à eau. C’est dans ce cloaque qu’en 1955, l’auteur alors âgé de 14 ans, réfugié avec ses frères et sa mère allemande, est "déposé". De l’Allemagne d’après-guerre, le voilà passé, près de Paris, au "camp des sans logis" de Noisy-le-Grand où vivent près de deux mille personnes. "C’est quoi ça ? Un camp de prisonnier ? " s’inquiète l’adolescent qui reçoit les touristes venus en cars visiter cet enfer humain, à coups de pierres : "Ne reviens jamais à la maison menottes aux poignets" lui répète sans relâche sa mère, en charge de huit enfants.

Dans cette vie cassée par l’extrême pauvreté, se détache la lumineuse figure de l’abbé Joseph Wresinski, l’aumônier du camp, qui redonne à tous ces naufragés le droit d’espérer en créant, avec eux, ce qui deviendra le mouvement Atd Quart Monde. Ce témoignage sur la misère et contre l’exclusion, écrit dans un style à l’image du vécu de l’auteur : direct, est aussi une leçon d’humanité qui redit l’importance de l’engagement sur le long terme aux côtés des plus pauvres. Maçon, tailleur de pierre, cet enfant du bidonville est devenu formateur de centaines de jeunes qui s’engagent avec le Mouvement sur tous les continents. Aujourd’hui, c’est à ses petits-enfants qu’il dédie son livre. Superbe et émouvant !

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Pierre François - FRANCE Catholique N°2947 8 octobre 2004

Pierre d’homme", de Bernard Jährling nous retourne les sangs tel un roman. Sans doute parce qu’il s’agit en fait d’un récit que l’auteur a d’abord vécu dans sa chair. Ce témoignage est plus qu’instructif. Il est vital pour qui a le souci de son prochain, ou même la simple curiosité de comprendre.

Comment devient-on un paria dans les années d’après-guerre ? Il suffit d’avoir une mère allemande et un père français. L’ancien prisonnier aurait voulu refaire sa vie là où le sort l’avait jeté, mais la menace d’une déportation en Russie provoque le retour en France. Et là, le voisinage s’est chargé de contraindre la famille à un nouvel exil, plus miséreux : à Pomponnette, le tout premier camp de réfugiés monté par l’abbé Pierre. Puis ce sera celui, si célèbre, de Noisy-le-Grand. L’auteur a alors 14 ans.

Au fil des pages, il évoque ses souvenirs, comme autant de coups de projecteur sur la réalité de sa condition. Lui qui fut un collaborateur de la première heure du père Joseph Wresinski dit dans un langage simple l’incompréhension, la méfiance, la haine, et comment pourtant il n’est jamais revenu chez lui les menottes aux poignets.

Incompréhension et méfiance face aux administratifs qui sans partager leur sort s’octroyaient le droit de leur enlever leurs enfants. La parade à cette menace ? Cesser de les envoyer à l’école pour qu’ils ne puissent pas être dénoncés par la maîtresse. Et comment trouver du travail quand votre adresse vous dénonçait ?

Ce livre énumère, sans rancÅ“ur désormais, les phrases qu’on n’a pas le droit de dire quand on ne partage pas leur sort. Qu’un savon ne coûte pas cher, alors que le problème de la famille était tout simplement de manger. Au point que parfois ceux qui avaient du travail le quittaient pour toucher quelque argent avant la fin du mois. Alors que leur adresse les faisait repérer, et leur rendait la recherche d’un travail encore plus aléatoire. Et à la critique sur la dimension des familles miséreuses, c’est sa mère qui un jour répond : "l’amour d’une femme pour son homme est tel… qu’avoir des enfants de lui, c’est comme un reflet du regard qu’ils ont l’un pour l’autre. C’est aussi … pour lui prouver le bonheur qu’elle a à bâtir son foyer avec lui, comme une maison solide. Souvent la vie est le contraire de ce qu’on voudrait. Et c’est vous, les enfants, qui nous re-donnez le droit d’espérer".

La parole de quelques autres était aussi écoutée : ceux dont la présence "permettait justement de croire à nouveau qu’on pouvait se retourner". Ceux-là ne prononçaient ni discours d’assistanat ni propos moralisateurs. C’est le père Wresinski qui décide de faire payer le charbon ou disant à l’auteur de se "démerder". Ces paroles-là construisaient d’autant plus qu’elles tombaient dans un esprit déjà admiratif.

On remarque au passage combien d’autres, qui agissaient sur un autre terrain, ne leur donnaient pas de conseil. C’est une Geneviève de Gaulle Anthonioz qui demande à l’auteur de lui tenir le bras pour avancer à la rencontre du Pape. Ou un Giscard d’Estaing qui dit trois mots affectueux à un enfant. A lire ce livre, on comprend comment ces gens, en sachant rester et agir à leur place, sans vouloir tout faire, ont lavé l’honneur d’un peuple chrétien dont le seul regard faisait sortir l’auteur d’une église. Ce jour-là quand Bernard Jahrling est allé voir le père Wresinski pour lui dire combien il était écÅ“uré d’avoir été chassé d’un tel lieu sans une parole, il s’est vu répondre que ce n’était pas ce que ces gens avaient voulu et qu’il devait "aller vers eux, cogner à leur porte, leur faire comprendre que tu n’es pas seul, que vous êtes tout un peuple !". Jamais l’auteur n’a oublié ces mots. Il se les ressassait encore lorsque Aide à Toute Détresse se retrouva à l’Elysée ou à Castelgandolfo. Et il est permis de penser que l’écriture de ce livre est encore un pas vers les nantis, pour consolider le pont que le père Joseph avait commencé de construire.

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